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Transition écologique à Annecy : entre ambition, compromis et ancrage local
Publié le 29 juin 2026
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Article publié
Alexandre Mulatier-Gachet, tête de liste écologiste aux élections municipales de mars 2020 et ancien premier adjoint au maire d’Annecy, revient sur six ans de mandat. Exemples à l’appui, il illustre les défis de cette période en termes de projets et de réalisations sur le plan de l’urbanisme et de l’adaptation de la ville aux dérèglements climatiques, les différences de vision au sein de l’équipe municipale et les raisons d’une défaite face à Antoine Armand en 2026. Ce témoignage montre que mettre en oeuvre la transition écologique à l’échelle locale implique de tenir compte des contraintes politiques et d’envisager des compromis pour durer. Il illustre aussi les difficultés à faire entendre et accepter les nécessités de l’adaptation et de rompre avec les habitudes.
Sommaire
I. Parcours et engagement
II. La victoire de 2020 : un concours de circonstances
III. Le mandat 2020-2026 : ambitions, réalisations et tensions internes
Le diagnostic général : un manque d'ancrage dans le quotidien
Des dissensions internes fortes
Devenir premier adjoint (2023) : reprendre la main
La relation avec Frédérique Lardet
Les réalisations du mandat
IV. La campagne 2026 et la défaite face à Antoine Armand
V. Regards sur le nouveau mandat et perspectives pour l'écologie locale
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Alexandre Mulatier-Gachet est ingénieur de formation et élu local à Annecy. Il s’engage en politique municipale en 2020 au sein de la liste citoyenne et écologiste menée par François Astorg, qui remporte les élections municipales. Il devient ensuite premier adjoint au maire d’Annecy (2023–2026), en charge notamment des finances et des grands évènements.
Engagé sur les questions de transition écologique, de mobilités et d’urbanisme, il participe à la mise en œuvre de plusieurs projets structurants pour la ville et l’agglomération du Grand Annecy, notamment le Plan local d’urbanisme intercommunal (PLUI), le développement des mobilités douces et la stratégie d’adaptation climatique du territoire.
Après la défaite de la liste écologiste aux élections municipales de 2026 face à Antoine Armand, il devient conseiller municipal d’opposition et reste conseiller communautaire délégué au Grand Annecy. Il poursuit son engagement dans la vie locale en défendant une approche pragmatique de la transition écologique, centrée sur les réalités du terrain et les compromis de gouvernance.
I. Parcours et engagement
Pouvez-vous nous rappeler votre parcours ?
Je n’ai pas un parcours politique classique : je n’ai jamais adhéré à un parti et je n’y adhérerai jamais. Quand je vois comment fonctionne le niveau national, je ne m’y reconnais pas, et ce n’est pas comme ça que ma pensée politique s’est construite.
Mon engagement est avant tout local. Je suis né à Annecy, j’ai vécu dix ans à Lyon, et quand je suis revenu vivre sur le territoire, je me suis dit qu’en dix ans il ne s’était rien passé : aucune avancée sur les transports, pas de grande transition écologique, une vie de plus en plus chère et de plus en plus compliquée. Je me suis dit que c’est au niveau local — à l’échelle d’une ville ou d’une agglomération — qu’on peut réellement changer les choses, parce qu’on est en prise directe avec le territoire.
C’est comme ça qu’en 2019, j’ai rejoint le mouvement lancé par François Astorg, qui était alors dans l’opposition municipale à Annecy, avec une dynamique citoyenne et écologiste. Ce qui m’a plu dans cette équipe, c’est qu’on ne parlait jamais de partis politiques mais uniquement de projets : un tram pour la ville, la végétalisation des espaces urbains, la défense du vivant et de la biodiversité. C’est exactement ce que je voulais pour ma ville, et c’est ce qui m’a fait rejoindre l’équipe.
Vous avez une formation d’ingénieur ?
Oui, ingénieur en mécanique. Mais je n’ai jamais exercé ce métier : je travaille comme ingénieur en vente en informatique, je suis une sorte de «°caution technique°» dans un métier commercial. En 2020, cela faisait presque dix ans que je travaillais dans la même entreprise, et la victoire électorale m’a permis de m’ouvrir à d’autres horizons. Si on n’avait pas gagné, rien n’aurait changé pour moi.
Par rapport à la liste de François Astorg, n’y avait-il pas d’autres options offrant cette approche locale, citoyenne et fondée sur les projets plutôt que sur les partis ?
Il y avait une autre liste conduite par Denis Duperthuy, mais elle ne me parlait pas du tout. Dans l’équipe d’Astorg, j’ai retrouvé des gens de mon âge, qui partageaient les mêmes centres d’intérêt — alors qu’aujourd’hui, sur cette dernière campagne, j’ai constaté que les listes sont composées de personnes plus âgées, souvent proches de la retraite, de professionnels de la politique etc.
Le problème, c’est qu’en 2020 notre équipe était composée presque exclusivement de CSP+. C’est quelque chose que j’ai essayé de corriger en 2026, mais je pense que cela nous a coûté cher : on réfléchissait beaucoup, peut-être trop, et nous n’étions pas assez dans l’action. On n’était sans doute pas représentatifs de toute la ville — mais, à vrai dire, je pense qu’aucune ville, aucune équipe municipale, n’est vraiment représentative de l’ensemble de sa population. L’équipe actuelle d’Antoine Armand ne représente pas toute la ville. Il a gagné, mais cela ne change rien à ce constat.
II. La victoire de 2020 : un concours de circonstances
Revenons sur la victoire de 2020. Qu’est-ce qui s’est passé ? Était-ce dû au hasard, à l’abstention ?
Il faut être honnête : c’est un concours de circonstances, et on n’a pas gagné seuls. Au premier tour, nous étions à 27 %, Frédérique Lardet qui était aussi députée La République en marche à 21,5 % environ. Nous étions arrivés devant, donc c’est nous qui avons mené les discussions de fusion de listes pour le second tour.
Plusieurs facteurs ont joué : la fusion des listes avec celle de Frédérique Lardet, l’abstention, de vraies convictions écologiques, et un certain ras-le-bol par rapport à l’équipe sortante en place depuis longtemps. C’est un ensemble de circonstances qui nous a permis de gagner — impossible de dire si l’abstention a pesé pour 1 %, 10 % ou 50 %, mais cela a forcément joué un rôle.
Où étiez-vous placé sur la liste en 2020 ?
J’étais en 25ème position environ. Je n’avais demandé qu’à être en position éligible pour siéger au conseil municipal et comprendre le fonctionnement d’une mairie — un univers que je connaissais déjà un peu, puisque ma mère a travaillé trente ans à la mairie d’Annecy, et que ma femme, diplômée de Sciences Po Lyon, est directrice générale des services dans une mairie du territoire.
J’ai d’abord été conseiller délégué aux achats à l’agglomération — un choix qui correspondait à un principe que nous nous étions fixé : ne pas cumuler les exécutifs de la ville et de l’agglomération — sauf pour le maire. Avec le recul, je pense que c’était une erreur : cela a créé des décalages entre les élus de la ville et ceux de l’agglomération, en particulier parce que le premier adjoint de l’époque et la 2ème adjointe, en charge de l’urbanisme, n’étaient pas à l’agglomération alors qu’on était en train d’élaborer le Plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi) — un dossier porté avant tout au niveau intercommunal.
Au Grand Annecy, j’ai notamment mis en place le SPASER (schéma de promotion des achats publics socialement et écologiquement responsables), une obligation légale qui n’était pas encore appliquée. Cela m’a donné une vision très concrète, très locale, du fonctionnement de la collectivité.
III. Le mandat 2020-2026 : ambitions, réalisations et tensions internes
Le diagnostic général : un manque d'ancrage dans le quotidien
Comment qualifieriez-vous l’écart entre l’ambition portée par l’équipe et les réalisations ?
Sur l’efficacité — une question rarement posée dans les listes citoyennes et écologistes, qui se focalisent souvent sur les questions de transition écologique et sur le long terme — je crois qu’on a été, pour le dire franchement, pas assez dans le quotidien.
Nous étions trop nombreux à raisonner « macro », à nous projeter sur ce qu’il fallait faire dans vingt ans, et nous nous sommes coupés du terrain. Certains élus refusaient d’aller au tournoi de foot du quartier ou de s’occuper du quotidien des habitants, en considérant que ce n’était pas leur rôle. À l’agglomération, on peut faire de la prospective et porter des projets de temps long ; mais une mairie, c’est avant tout du terrain, de l’écoute, et c’est précisément ce qui nous a manqué. On a réfléchi trop loin, alors que les habitants nous parlaient de l’état de la chaussée ou du trottoir de leur rue.
Quelle était la vision portée par la liste en matière d’adaptation ?
Sur la projection à long terme, nous étions très bons : nous avons mis en place « Annecy 2050 », car Annecy sera l’une des villes connaissant le plus de jours de canicule à l’horizon 2040 —’un horizon malheureusement proche — et il faut adapter la ville en conséquence.
Ce que nous avons sous-estimé, c’est l’administration elle-même : 3 200 agents, qui fonctionnaient selon des habitudes inchangées depuis de nombreuses années, et qui vivaient pour la première fois un changement de majorité. Cela nous a coûté cher. Par exemple, sur les espaces verts, nous avons arrêté les fontaines et l’arrosage systématique des fleurs pour aller vers des solutions plus adaptées — prairies fleuries, etc. Pour certains habitants, attachés aux primevères de chaque printemps, ce changement a été mal vécu, parce que nous n’avons pas su l’expliquer : ce n’était pas pour les contrarier, mais pour préparer la ville aux restrictions d’arrosage à venir.
On a agi comme si on n’allait avoir qu’un seul mandat, en se disant « on a raison, peu importe les conséquences ». C’est, je crois, un défaut récurrent des partis écologistes : une forme de certitude morale qui culpabilise les gens au lieu de les embarquer. Par exemple, on a fini par opposer voiture et vélo, en tombant dans tous les clichés, et on s’est retrouvés dans une situation inextricable.
Le dialogue avec les habitants n’était donc pas vraiment intégré dans la culture de l’équipe ?
Exactement. Beaucoup de citoyens avaient rejoint l’aventure pour la fibre écologique. Il y avait aussi d’anciens élus, plus expérimentés sur le terrain, que certains nouveaux élus considéraient comme partie prenante d’un système à transformer absolument. On s’est retrouvé avec deux logiques différentes — ceux qui voulaient faire du terrain, résoudre les petits problèmes du quotidien, et ceux qui voulaient porter une vision de long terme — sans qu’un leadership clair ne parvienne à concilier ces deux ambitions. Ca a été un mandat éprouvant pour beaucoup d’entre nous.
Des dissensions internes fortes
On a le sentiment qu’il existait de fortes dissensions internes au sein de la majorité.
Oui, et je ne parle même pas de l’alliance avec Frédérique Lardet. Au sein même de notre liste, il y avait deux courants : ceux que j’appelle, avec affection, « les radicaux », qui voulaient aller très loin et très vite — arrêter la voiture, développer les transports en commun à tout prix, parce que « les électeurs nous ont élus pour ça » — et une partie plus modérée, dont je faisais partie, qui pensait qu’il fallait avancer, mais sans aller trop loin ni trop vite, car l’adaptation au changement prend du temps et les êtres humains, par nature, n’aiment pas le changement brusque.
Ces tensions ont créé beaucoup de dissensions. En 2023 un groupe politique distinct s’est créé au sein même de la majorité. Habituellement, créer un groupe dissident signifie sortir de la majorité. Mais là ce groupe dissident est resté à l’intérieur de la majorité. Cela a clarifié les positions mais ça nous a fragilisé : il y avait la voix des radicaux, la nôtre — les modérés, et celle de Frédérique Lardet — c’était plus net, même si cela restait complexe.
Cette période de mi-mandat a également été marqué par deux démissions importantes : celle du premier adjoint, il est resté adjoint à la transition après sa démission de la fonction de premier adjoint, et celle de l’adjoint aux finances, qui a quitté la majorité pour l’opposition — parce que le budget 2023 a été très difficile à boucler, avec d’importantes ponctions de l’État. Avec un maire qui ne tranchait jamais clairement, des procédures de démocratie participative complexes et qui finissaient par nous être reprochées — « vous parlez de démocratie participative et vous nous imposez votre vision » — la situation est devenue chaotique.
Devenir premier adjoint (2023) : reprendre la main
Comment êtes-vous devenu premier adjoint en 2023 ?
Je n’avais à ce moment-là aucune ambition d’être 1er adjoint. Le maire m’a appelé un dimanche soir pour me proposer le poste de premier adjoint, avec en plus la délégation aux finances. J’ai accepté sans trop me poser de questions.
À partir de là, j’ai consacré, je dirais, 50‘% de mon temps à la mairie et 50 % au terrain : j’ai sillonné la ville et assisté à tous les événements, tous les soirs, tous les week-ends, pendant trois ans. En tant que premier adjoint en charge des finances, j’ai pu tisser des liens étroits avec chaque adjoint et chaque service, en apportant de la souplesse — par exemple en arbitrant moi-même de petits ajustements budgétaires (de 10 000 à 20 000 € sur un budget de 500 millions) — sans bloquer sur des principes. L’idée était d’enlever les cailloux dans la chaussure des élus et des services pour qu’ils puissent se projeter vers l’avenir.
Cette période a coïncidé avec l’arrivée d’un nouveau directeur général des services en mai 2023, dans un contexte de grand changement. Nous avons construit ensemble un cadre plus clair et plus lisible. La création du groupe des dissidents m’a, paradoxalement, aidé en ce sens : la situation est devenue plus simple à gérer, même si elle restait complexe — on savait au moins qui parlait, et au nom de qui.
La relation avec Frédérique Lardet
Comment se sont passées les relations avec Frédérique Lardet ?
Dès le départ, les relations entre elle et le maire ont été très compliquées : chacun s’est rapidement retranché dans ses positions. Je servais souvent d’intermédiaire — ce que certains dans notre équipe m’ont reproché — mais ma conviction était qu’Annecy n’est pas une île : sur 34 communes de l’agglomération, on ne peut pas imposer notre vision aux 33 autres. J’ai toujours privilégié le compromis, en estimant qu’il valait mieux faire avancer un projet en y intégrant 30 % de nos idées plutôt que de le voir capoter entièrement. Certains, à l’inverse, estimaient qu’à 100 % ou rien, on avait « perdu » dès qu’on transigeait — un débat classique entre compromis et compromission.
Sur le programme, mis à part le tram — que Frédérique Lardet n’a pas soutenu lors du vote à l’agglomération, ce qui a été l’une de nos plus grosses tensions — les désaccords portaient rarement sur le fond des politiques, mais davantage sur des événements extérieurs : le département et la région, très à droite, jouaient parfois contre nous, et elle s’alignait alors avec eux, ou inversement.
Tout au long du mandat, l’équilibre s’est joué sur un rapport de force permanent. Frédérique Lardet fonctionnait ainsi : si on montrait de la faiblesse, elle en profitait immédiatement. Par exemple, sur le budget 2024, marqué par une hausse d’impôts nécessaire pour l’équilibrer (face aux ponctions de l’État), elle avait annoncé vouloir voter pour le budget mais contre la hausse d’impôts — ce qui n’est pas possible politiquement. Je lui ai répondu que c’était tout ou rien : voter pour les deux, ou s’abstenir sur les deux, mais pas voter contre, sous peine pour son groupe de sortir de la majorité. Quelques jours plus tard, elle a accepté de s’abstenir sur l’ensemble, ce qui nous a permis de faire voter le budget. Sans elle, nous n’avions plus de majorité — d’où l’enjeu permanent de trouver un compromis avec elle, faute de quoi nous risquions de devoir retourner aux urnes.
Avec le recul, je crois que si les deux têtes de liste — François Astorg et Frédérique Lardet — avaient su mieux s’entendre dès le départ, sans étaler leurs différends dans la presse, nous aurions pu construire quelque chose de bien plus solide, sur le modèle d’une coalition à l’allemande (écologistes / gauche d’un côté, centristes de l’autre). Frédérique Lardet elle-même estime, je crois, qu’avec un meilleur accord ils auraient pu conjointement rester aux responsabilités un ou deux mandats supplémentaires. Mais en France, tout le monde appelle à une culture de coalition… jusqu’à ce qu’il faille réellement la pratiquer : une fois élus, chacun veut imposer sa vision.
Les réalisations du mandat
- Transports et mobilités
Sur les transports — un axe fort de notre programme — le vélo a été une vraie réussite : on a énormément transformé la voirie, créé des pistes cyclables, du stationnement vélo, et revu le plan de circulation de la ville. On est même allés très loin, peut-être trop pour certains habitants — c’était un sujet qui revenait quotidiennement dans la campagne en 2026.
Le problème, c’est qu’on s’est retrouvés dans une opposition stérile entre voiture et vélo, notamment portée par une adjointe très active sur les réseaux sociaux, qui critiquait ouvertement les automobilistes — y compris en les qualifiant publiquement de manière insultante. Or un élu de la République représente tout le monde, y compris ceux qui ne l’ont pas élu. Ces sorties médiatiques ont nourri les tensions internes et donné des arguments à nos opposants tout au long du mandat — notamment à Frédérique Lardet.
Sur les transports en commun, nous avons fortement renforcé les moyens de la SIBRA (société publique locale qui exploite le réseau de bus) : abonnement annuel passé de 360 € à 100 €, plus de lignes en hiver vers la montagne, gratuité estivale, plus de bus en soirée et le week-end.
En parallèle, nous avons mené toutes les études pour un transport en commun en mode lourd (tram), car Annecy ne dispose ni de tram ni de bus à haut niveau de service, et les bus pris dans les embouteillages perdent en attractivité face à la voiture. Malheureusement, le projet de tram n’a pas pu être validé — il fallait obtenir un vote majoritaire à l’agglomération, et Frédérique Lardet ne nous a pas suivis sur ce dossier. Toutes les études sont néanmoins prêtes pour un réseau à cinq branches couvrant l’ensemble de l’agglomération, avec un début de travaux envisagé pour 2028 — sous la nouvelle mandature à l’agglomération.
- Logement et urbanisme
Le logement a été, avec les transports, l’un des deux grands axes structurants du mandat — et le plus chronophage. Nous avons fait voter, en décembre 2025, le Plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi), un dossier qui a pris cinq ans, notamment parce qu’Annecy est issue d’une fusion de communes en 2017 (six anciens villages, certains plus à droite, d’autres plus à gauche — ce qui a aussi contribué à notre victoire de 2020, via ce « melting-pot » de sensibilités).
Le PLUI est très ambitieux sur le plan de la préservation des terres agricoles — au-delà des exigences de la loi Zéro Artificialisation Nette (ZAN) — ce qui a été difficile à faire accepter par des maires « bâtisseurs » présents depuis plusieurs mandats. Sur le logement, le PLUi prévoit un tiers de logements sociaux (contre 25 % exigés par la loi), un tiers en Bail Réel Solidaire (BRS) — un dispositif qui dissocie la propriété du bâti de celle du foncier, permettant des prix de sortie 30 à 40 % inférieurs au marché et empêchant la spéculation (la revente ne peut se faire qu’au niveau de l’inflation, sans plus-value) — et un tiers de logement privé classique porté par des promoteurs. Ils ont plutôt mal accueilli cette répartition.
À Annecy, un T2 coûte entre 1 000 et 1 500 € par mois, ce qui crée de fortes difficultés de recrutement (entreprises, mairie, hôpital…) et des inégalités importantes — en partie liées aux 10 000 frontaliers suisses sur les 135 000 habitants (environ 12 % des actifs), dont les salaires (5 000 à 10 000 francs suisses) tirent le marché immobilier vers le haut.
C’est un projet dont les effets se mesureront sur vingt ans, ce qui le rend peu visible politiquement à l’échelle d’un mandat — alors qu’il s’agit pour moi de la transformation la plus structurante engagée. La nouvelle municipalité pourrait d’ailleurs chercher à réviser ce PLUi, ce qui serait une catastrophe pour le territoire, on a besoin de logements abordables. Une politique de construction de logements ambitieuse c’est selon moi le seul moyen d’éviter que les habitants ne soient contraints de s’installer à 30 km et de venir travailler en voiture.
Sur la durée du mandat, plusieurs dizaines de logements en BRS ont été livrés ; l’objectif est désormais d’atteindre 500 par an, mais cet effet ne se fera sentir que dans plusieurs années.
- La lutte contre les meublés touristiques (Airbnb)
Nous avons également porté, au niveau national, une proposition de loi pour encadrer les meublés de tourisme type Airbnb —”un dossier que j’ai personnellement défendu en commission à l’Assemblée nationale, ce qui m’a donné une visibilité au-delà du local. Ce texte, porté conjointement par un député PS et une députée Renaissance, a réuni tous les bords politiques, y compris les députés et sénateurs LR locaux. C’est, à mes yeux, l’une des plus belles réussites du mandat —”un exemple de coopération transpartisane sur un sujet où tout le monde s’est retrouvé d’accord[1].
[1] La proposition de loi visant à renforcer les outils de régulation des meublés de tourisme à l’échelle locale , portée par Annaïg Le Meur (Renaissance) et Iñaki Echaniz (PS), a été adoptée définitivement le 7 novembre 2024 (168 voix contre 54, seul le RN votant contre), après un accord en commission mixte paritaire fin octobre 2024. François Astorg avait également co-signé une tribune sur ce sujet avec une cinquantaine d’autres maires en mai 2023.
IV. La campagne 2026 et la défaite face à Antoine Armand
Quand François Astorg a-t-il annoncé qu’il ne se représenterait pas, et comment s’est faite votre désignation comme tête de liste ?
François Astorg l’a annoncé en avril 2025. Mais devenir tête de liste n’a rien eu de naturel : il y a eu plusieurs réunions internes et plusieurs candidats potentiels. En réalité, j’avais déjà annoncé au maire, un an auparavant, que je ne repartirais pas avec lui en cas de nouvelle candidature de sa part — tout en lui assurant que je ne m’opposerais pas à lui et que je continuerais à défendre le budget et les politiques engagées.
Nos désaccords ne portaient pas sur le fond (compromis / compromission, sur lequel nous étions d’accord), mais sur la gestion de l’équipe : j’étais beaucoup plus exigeant sur la discipline. On a laissé passer trop de choses —des prises de parole publiques intempestives, qui exposaient publiquement nos dissensions internes, sans jamais de sanction. Le paroxysme a été la refonte complète du plan de circulation, menée en plein été 2024 — un chantier qu’on fait normalement en début de mandat, pas à un an des élections — et qui m’a été reproché comme un « boulet » tout au long de la campagne, alors que ce n’était qu’une partie du bilan.
J’ai mené un important renouvellement de l’équipe pour 2026 : 75 % de nouvelles têtes, 25 % de sortants seulement.
Pensiez-vous avoir une chance de l’emporter ?
Ce qui me reste le plus en travers de la gorge, c’est que si les deux têtes de liste de 2020 avaient mieux su s’entendre —quitte à « avaler des couleuvres » sans en faire des polémiques publiques —, on aurait pu construire quelque chose de vraiment solide. Je reste convaincu qu’on avait, en 2020, le meilleur programme — mais pas la meilleure équipe. Ce programme était d’ailleurs pensé pour deux ou trois mandats, pas un seul : c’était une vraie transformation de la ville, préparée par des personnes qui y avaient travaillé pendant deux ans. Ce qui nous a manqué, c’est la mise en œuvre, minée par des dissensions internes trop fortes.
Le principal obstacle à ma candidature a été mon image : dans l’esprit de beaucoup, je restais « le premier adjoint de François Astorg », et j’héritais donc à la fois du bilan positif et du bilan négatif du mandat, sans pouvoir m’en détacher. Pourtant, sur la dernière année, le maire — qui ne souhaitait plus vraiment exercer — m’avait laissé une grande visibilité, au point que, dans l’esprit de certains, j’étais devenu « le maire » sans en avoir le titre. Avec le recul, je me demande si cela n’a pas été contre-productif : pour certains, j’aurais dû agir comme un maire alors que je n’en avais pas le pouvoir.
Sur la composition de ma propre liste pour 2026, j’ai cherché un équilibre dans la diversité — d’anciens élus proches de Lardet, des citoyens, puis les partis de gauche (hors LFI) qui nous ont rejoints — ce qui m’a valu des critiques contradictoires : « tu t’ouvres trop au centre » d’un côté, « tu te recentres trop à gauche » de l’autre. Ce débat sur le positionnement (trop à gauche, trop au centre) me semble assez vain : ce qui a réellement pesé dans le vote, c’est une partie du bilan que les habitants n’ont pas accepté — notamment l’image d’un mandat « écolo » perçu comme déconnecté du quotidien.
En interne, j’ai réussi à garder l’équipe unie publiquement — anciens élus proche de Lardet, équipe de gauche — malgré des débats vifs en coulisses : « le linge sale se lave en famille », c’est normal d’avoir des sensibilités différentes, mais à l’extérieur une seule voix devait porter la vision collective.
Que pensez-vous d’Antoine Armand ?
Je l’ai croisé plusieurs fois en tant que député dans les différentes manifestations, à l’époque où il préparait son implantation locale en 2022. C’est quelqu’un de Paris, qui venait à Annecy en vacances dans la famille de sa mère, et dont l’arrière-grand-père — un résistant illustre, ancien président de la SNCF — donne son nom à une rue d’Annecy. Je ne lui reproche pas d’être parisien — beaucoup de gens viennent s’installer ici pour le cadre de vie — mais d’avoir laissé entendre qu’il connaissait le territoire alors que ce n’est pas le cas. Il a néanmoins fait, depuis 2022, un travail de terrain efficace.
Sa victoire a été claire : 23 000 voix pour lui contre 17 000 pour nous —, même si à elle seule notre liste représente davantage de voix que n’importe quelle autre liste de l’opposition. J’ai par ailleurs réussi, après la défaite à la ville, à conserver un poste dans l’exécutif de l’agglomération du Grand Annecy, à l’issue d’un accord avec Antoine Armand et les Maires du territoire — une nouvelle illustration, en somme, du compromis plutôt que de la compromission.
V. Regards sur le nouveau mandat et perspectives pour l'écologie locale
Comment voyez-vous l’articulation entre ce que vous avez engagé et ce que le nouvel exécutif va porter ?
C’est tout l’enjeu pour nous, dans l’opposition : imposer un autre récit que celui de la nouvelle majorité. Plusieurs grands projets portés depuis le début des années 2000 par toutes les municipalités successives — comme le Haras (grand projet culturel, inauguré récemment) ou la piscine des Marquisats — vont être inaugurés sous ce mandat, alors qu’ils ont été pensés sous le précédent. La nouvelle équipe va engranger plusieurs grands projets structurants pendant ses deux ou trois premières années.
Pour l’instant, dans ses « 100 premiers jours », la nouvelle majorité a surtout pris des mesures de communication : détricoter une partie du plan de circulation (plus de place pour la voiture, moins pour le vélo), refaire fonctionner les fontaines que nous avions arrêtées pour cause de sécheresse, renforcer la vidéo protection de manière illusoire. Ce que j’attends, ce sont des projets structurants : la nouvelle majorité semble avoir choisi de rester sur ce registre de communication, avec un discours assez sécuritaire et sans vision d’avenir.
Que pensez-vous de ce discours sécuritaire ?
Les chiffres ne montrent pas de hausse significative de la délinquance, hormis le trafic de drogue — un phénomène national. Mais la ville a fortement grandi (de 40-50 000 à 135 000 habitants avec la fusion de communes), avec une forte fréquentation touristique et des problèmes de propreté typiques d’une ville de cette taille. Nous avions déjà recruté 30 % de policiers supplémentaires durant le mandat, mais ces effets ne sont pas encore perceptibles dans le ressenti des habitants.
Comment voyez-vous votre avenir politique ?
C’est un pari à long terme — sept ans, avec deux élections présidentielles dans l’intervalle — et il est trop tôt pour savoir où cela mènera. Pour l’instant, jusqu’à l’été, l’objectif est de digérer la défaite et de retrouver un équilibre personnel et professionnel : je ne suis pas un politicien de carrière, je n’ai pas vocation à multiplier les mandats, et j’ai aussi une vie à reconstruire.
À partir de la rentrée, l’objectif sera de construire un autre récit, pour que la nouvelle majorité ne s’approprie pas tout ce que nous avons engagé tout en rejetant ce qui a été critiqué. Avec notre groupe d’opposition (12 élus), il s’agit aussi de retisser des liens avec le tissu associatif pour porter une autre voix. Le contexte national peut aussi jouer en notre faveur : Antoine Armand a manifestement des ambitions nationales et s’il est appelé à d’autres fonctions, cela confirmera le récit selon lequel Annecy n’était pour lui qu’un marchepied.
Le fait d’avoir un maire aux ambitions nationales peut-il jouer en sa faveur auprès des habitants ?
C’est ambivalent. Certains y voient un avantage (plus de relais avec la région et le département, donc potentiellement plus de moyens), d’autres au contraire le perçoivent comme un retour en arrière préoccupant — mais beaucoup en sont conscients sans pour autant changer leur vote.
Ne faudrait-il pas porter davantage le discours sur l’ampleur de l’adaptation à laquelle Annecy doit faire face — sécheresse, canicules — plutôt que de se positionner uniquement face à Antoine Armand ?
C’est tout l’enjeu : comment valoriser cette dimension écologiste sans en faire un sujet politique clivant. Lors de la campagne, sur le terrain, personne ne m’a parlé d’écologie : les sujets qui revenaient en boucle étaient les transports et le logement. L’écologie n’a pas été un thème porteur — et de toute façon nous ne voulions pas l’imposer comme tel, tant il restait associé au bilan du mandat précédent.
Mon ambition, ce serait que notre équipe devienne une sorte de média local — pas alternatif au sens militant, mais qui raconte une autre histoire que celle que la majorité actuelle va vouloir imposer. Pour l’instant, nous n’en sommes qu’aux balbutiements.
Plus largement, je reproche aux courants écologistes une tendance à culpabiliser les gens — « on fait ça pour votre bien » — ce qui est perçu comme une contrainte plutôt que comme une protection. S’adapter au changement climatique implique forcément des contraintes (ne plus prendre l’avion, moins la voiture pour de courtes distances, etc.), mais il faut un vrai travail de pédagogie pour que cela ne soit pas vécu comme une punition. Peut-être qu’on n’ira pas aussi loin qu’on le voudrait, mais l’essentiel est d’amorcer la transformation — et ce n’est pas simple.
Pour Annecy, je crois qu’il existe une voie modérée avec des convictions écologiques et sociales fortes qui correspond bien au territoire — pas nécessairement transposable ailleurs : les habitants sont conscients que le lac est la source de 70 % de l’eau potable du territoire (et qu’on est en train d’y raccorder d’autres communes), donc une forme de conscience écologique existe, même si chacun a son propre niveau d’engagement et que personne ne veut de contraintes supplémentaires. Ce que les gens nous ont demandé pendant la campagne — un logement mieux isolé, bien manger, mieux se déplacer — était en fait de l’écologie sans le dire. Tout l’enjeu est de répondre aux problématiques concrètes des habitants tout en avançant, sans que cela ait besoin d’être nommé « écologie ».
Que nous disent les deux récents épisodes de canicule sur la responsabilité des élus face au changement climatique et sur la manière dont l’action politique devrait évoluer pour mieux protéger les populations ?
La canicule nous rappelle violemment que nous ne sommes pas prêts et que le dérèglement climatique est réel. Planter des arbres, végétaliser la ville, réduire la place de la voiture, rénover nos bâtiments, réduire nos émissions n’est pas dogmatique, c’est une nécessité pour l’avenir. Être au pouvoir, c’est préparer l’avenir et assurer la protection de la population, pas multiplier les opérations de communication sur les réseaux sociaux.
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Première nation sans terre, Tuvalu peut-elle devenir un État numérique ?
Article de l’Oeil - N°65 - Publié le 15 juin 2026
Synthèse
Dans « Digital Tuvalu: State Sovereignty in a World of Climate Loss », publié en juillet 2024 dans la revue International Affairs (Oxford University Press), Rothe, Boas, Farbotko et Kitara analysent les transformations de la souveraineté étatique face au changement climatique. L’article montre comment cette crise conduit à repenser l’État-nation à travers l’émergence du concept de « nation numérique », illustré par le cas de Tuvalu. L’archipel, menacé par la montée des eaux, pourrait voir son territoire disparaître d’ici la fin du siècle. La Fabrique Écologique en retient trois enseignements clés.
Agriculture
Biodiversité
Climat
Consommation
Eau
Énergie
Atlas de l’eau
Article publié - Publié le 28 avril 2026
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