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L’écologie dans la science-fiction cinématographique

Publié le 10 juin 2021

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Décryptage - N°36

À l’heure où le cinéma de science fiction s’enrichit et se diversifie, ce décryptage propose de faire le lien entre sa prise en compte de l’écologie et ce que cela traduit en termes de préoccupation socio-environnementale. 
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Introduction

Le cinéma est un art qui naît en pleine révolution industrielle à la fin du 19ème siècle à travers les films de Thomas Edison et des frères Lumières. Il est défini par le sociologue et philosophe français Edgar Morin[1] dans les années 1950 comme une articulation entre un système socioculturel et l’imaginaire. En ce sens, le cinéma met en relation le réel et l’imaginaire notamment à travers la perception du spectateur. Ce dernier est en effet impliqué dans la construction de l’imaginaire à partir des projections qu’il fait de l’image filmique sur la réalité. Ainsi, le cinéma ne relève pas uniquement d’une restitution de l’imagination du réalisateur, mais également de la dimension subjective qu’apporte le spectateur.
Depuis sa création dans les années 1900, le cinéma de science-fiction a pour objet d’amener la réflexion sur l’imaginaire, c’est-à-dire la capacité de se représenter et de présenter symboliquement des sentiments, des rêves, des désirs[2], (…), tout en rendant compte des préoccupations sociétales de son époque en traitant des sujets contemporains et en abordant des thèmes philosophiques tels que le rapport au réel, à l’espace, au temps, à l’autre, au progrès… Les premiers éléments de science-fiction apparaissent dans les « films à trucs » tels que Le Voyage dans la Lune en 1902 de Georges Méliès. Viennent ensuite les premiers films de science-fiction qui s’inspirent tout d’abord du genre littéraire en adaptant certains romans à l’écran dont notamment Metropolis du réalisateur Fritz Lang en 1927. Finalement la science-fiction se constitue en tant que genre cinématographique dans les années 1950 aux États-Unis dans un contexte de guerre froide et de menace atomique très vite représenté au cinéma.
De par son ambition de questionner nos sociétés, le cinéma de science-fiction intègre les thématiques environnementales dès les années 1970 lorsque la montée des préoccupations écologiques va de pair avec la remise en cause du progrès industriel et notamment de l’ère du nucléaire. On retrouve parmi les films de science-fiction qui sont pionniers à ce sujet Silent Running de Douglas Trumbull en 1972 et Soleil Vert de Richard Fleischer en 1973. L’écologie qui veut l’intégration des enjeux environnementaux à l’organisation sociale, économique et politique et qui de son étymologie grecque oikos (la maison) et logos (la science, l’étude) signifiant littéralement l’étude de l’habitat, est un concept qui sera de plus en plus traité dans le cinéma puisqu’il est étroitement lié aux phénomènes de notre société et de notre planète, bien que ce lien ait mis longtemps à être reconnu. Aujourd’hui, le cinéma de science-fiction a intégré l’urgence écologique en accompagnant l’émergence des thématiques environnementales et la prise de conscience écologique, mais il l’aborde d’une certaine manière depuis quelques années qui s’appuie sur un imaginaire sombre et apocalyptique. Alors que la prise de conscience écologique est à son apogée, la manière dont le cinéma de science-fiction traite aujourd’hui des problématiques environnementales doit-elle changer ? Ce décryptage propose d’étudier cette question à travers deux parties : le choix de la dystopie et pourquoi pas le choix de la non-catastrophe.

I. Le choix de la dystopie

1 – L’univers dystopique au service de la prise de conscience de l’urgence écologique au fil des années
La dystopie comme sous-genre de la science-fiction fait son apparition dans les années 1920 notamment à travers le film Metropolis de Fritz Lang en 1927 et perdurera jusqu’aujourd’hui. L’univers dystopique permet de représenter les dérives possibles de la société contemporaine dans un futur proche ou lointain[3]. À travers cet imaginaire, la science-fiction remet en cause le modèle de société actuel et le chemin vers lequel il temps, et montre la réalisation de la fin du monde très souvent associée à des problèmes environnementaux. Dans ce cadre, on parle souvent de films éco-apocalyptiques qui reprennent à leur compte les questions écologiques, imaginant la fin du monde comme le résultat de l’impact environnemental de l’activité humaine.
L’art cinématographique s’empare donc des thématiques environnementales dans un contexte de remise en cause du progrès industriel notamment dans une période d’apocalypse nucléaire dans les années 1970[4]. Parmi les premiers films éco-apocalyptique à marquer les esprits, on distingue Soleil Vert de Richard Fleischer en 1973. Basé sur le roman Soleil Vert de Harry Harrison, ce dernier constitue la référence des films de son époque sur les angoisses écologiques.

Ce film met en avant le lien entre la destruction de la nature, la disparition de la faune et de la flore et le monde qui en résulte. Il traite ainsi explicitement des enjeux écologiques contemporains. Le monde décrit dans Soleil Vert est un univers invivable pour l’homme : le climat est déréglé, la nourriture se fait rare et s’est transformée en produits synthétiques, l’atmosphère est sombre, catastrophique et sinistre. Le monde d’avant a totalement disparu et la population ne vit plus comme on l’entend aujourd’hui, mais elle survit. Cette atmosphère caractéristique des films dystopiques a pour visée de choquer et toucher profondément le spectateur en lui provoquant des émotions intenses et libérant sa réflexion sur l’impact de ses actions et sur la direction que prend l’évolution du monde. À cette époque, les films éco-apocalyptiques, tels que Soleil Vert, constituent un véritable message d’alerte sur les préoccupations environnementales. Ils sont finalement presque visionnaires et en y intégrant la question écologique, permettent d’alerter et d’accompagner la prise de conscience écologique en démontrant le caractère systémique de ses enjeux. Leur approche est intéressante parce qu’elle met en évidence les conséquences des activités humaines sur l’environnement et les générations futures en intégrant le récit dans un futur proche ou lointain. En effet, la notion de temps et de transition que pose la question écologique est intrinsèquement traitée dans les films de science-fiction dystopiques, et permet de comprendre le lien entre la destruction de l’environnement et celle de l’espèce humaine à terme. Dès les années 1970, le cinéma de science-fiction permet en ce sens de faire réaliser notre interdépendance avec l’environnement et le caractère transversal de la question écologique. Il ne s’agit pas seulement d’identifier les catastrophes climatiques que peut engendrer la destruction de l’environnement, mais également ses conséquences technologiques, économiques et sociales telles que l’épuisement des ressources, la pauvreté, la famine, les régimes politiques, etc
À partir des années 1990 et début des années 2000, moment où la prise de conscience écologique émerge de plus en plus, les films de science-fiction qui abordent la crise écologique se font de plus en plus nombreux. Les enjeux écologiques constituent en effet un sujet très intéressant pour ce genre cinématographique. Plus particulièrement, les réalisateurs de films catastrophes sont friands d’images chocs et les conséquences d’un réchauffement climatique en sont source d’inspiration.
Ces dernières années, les films catastrophes sur le réchauffement climatique se sont ainsi multipliés[5], notamment avec l’émergence d’un nouveau genre littéraire la « Cli-Fi »[6] consistant à raconter le réchauffement climatique et l’impact des activités humaines sur la Terre. De ce fait, ils mettent en lumière l’urgence écologique que nous constatons aujourd’hui. Un film marquant à ce sujet est Le Jour d’après de Roland Emmerich réalisé en 2004.

Ce film met l’accent sur l’urgence de la question écologique en montrant l’imprévisibilité et la violence des catastrophes climatiques dont l’imprévisibilité. L’intérêt de ce genre de film, où la préoccupation catastrophiste est très marquée, est de choquer le spectateur et le confronter à la réalité d’un phénomène qui présente un danger pour l’humanité, que l’homme ne peut maîtriser. En effet, le film catastrophe démontre les conséquences du changement climatique comme une succession d’événements très proches que l’homme est incapable de maîtriser à l’instant t. Il rend compte de l’ampleur de ces phénomènes et de leur gravité en abordant différentes notions caractéristiques de la question écologique telles que les « réfugiés climatiques », l’urgence et le manque de préparation en prévision de ces événements. Les films catastrophes, et particulièrement Le Jour d’après, ont ainsi pour intérêt d’alerter sur le danger du déni et du véritable manquement des gouvernements et de la société à prendre en compte les problématiques environnementales et écologiques et à les prioriser. En alertant avec des images fortes qui provoquent la peur et le sentiment d’urgence, ces films triomphant au box-office, accompagnent la prise de conscience de l’urgence écologique[7].
Les films d’animation de science-fiction s’emparent également des questions écologiques pour alerter un public plus jeune. Le film WALL.E de Andrew Stanton sorti en 2008 en est un exemple.

À travers cette histoire touchante autour du robot WALL.E qui détient des traits de caractère humains, on découvre un monde abandonné et surtout une humanité qui laisse à désirer. On se sent très proche du robot WALL.E en qui finalement on s’identifie, et on se sent à des annéeslumière de ce qui reste des hommes. Ce film permet à travers cette belle histoire de rendre compte d’une société de surconsommation et de ses conséquences comme l’accumulation extrême des déchets rendant la planète Terre inhabitable. Il alerte sur la tendance des hommes à toujours rechercher le confort, leur vie facilitée, au détriment de son environnement. Au fil des années et selon différentes approches, la science-fiction a abordé les questions environnementales et a joué un rôle dans la prise de conscience écologique. En effet, le cinéma écoapocalyptique trouve sa place auprès du grand public en présentant des situations apocalyptiques en lien avec les angoisses et peurs actuelles de la société liée à la crise écologique que nous traversons. Plusieurs questionnements et interrogations sont soulevés dans ces films et permettent au spectateur de se les approprier tels que la question du lien entre activités humaines et dégâts environnementaux et les conséquences technologiques, économiques et sociales d’une crise écologique. Ce type de film peut provoquer une certaine prise de conscience chez le spectateur qui s’inquiéterait du fait que le scénario qu’on lui projette pourrait effectivement arriver dans les prochaines années. Cette dernière réaction est aujourd’hui plus probable étant donné que les enjeux écologiques sont médiatisés et prennent davantage de place dans le débat public. De plus, la notion de temporalité y est très présente et ajoute encore du poids au sentiment d’urgence que veulent faire passer les réalisateurs. Grâce à leur visibilité, les films ont pu adresser leur message à un maximum de personnes et leur succès a révélé l’importance du sujet et sa réalité, et a permis le développement d’une sensibilité environnementale de la part du public.

 

2 Un imaginaire qui peut aujourd’hui être un frein à l’action
Aujourd’hui, nous sommes à un moment clé où la prise de conscience est à son apogée. En effet, rattrapé par la réalité des enjeux environnementaux et écologiques comme le démontre un grand nombre de phénomènes tels que la multiplication d’incendies de forêt, le 7ème continent[8] au beau milieu du Pacifique d’une surface de plastique équivalente à trois fois celle de la France, le Jour du dérèglement qui ne cesse de se rapprocher (17 mars 2021)[9], la fréquence des canicules, le million d’espèces menacées d’extinction[10]; le monde réalise l’ampleur du sujet. Cette prise de conscience a notamment été accélérée avec la crise de la Covid-19 lorsque l’on a perçu les effets d’un monde entier à l’arrêt : une baisse considérable des émissions de gaz à effet de serre, une faune et une flore qui refont surface en milieu urbain. Cette crise a également mis en évidence le lien direct entre activités humaines et dégâts environnementaux.
Ainsi, à une époque où la prise de conscience de l’urgence écologique est bien ancrée pour la plupart d’entre nous, les films éco-apocalyptiques ne semblent plus avoir un effet productif. Bien qu’ils aient accompagné la prise de conscience et fait réaliser pour nombre d’entre nous les dangers que représente la crise écologique pour notre planète et notre espèce, le ton abordé dans ces films présente certains risques quant à notre passage à l’action. L’atmosphère sombre et sinistre des récits et des images combinée à la prise de conscience de la réalité des enjeux écologiques pourraient provoquer chez certains une forme de déprime et un côté fataliste. En effet, la situation exposée paraît si effrayante et inévitable qu’il est probable pour le spectateur de tomber dans la collapsologie et s’enfermer dans l’inaction. De même, l’issue des histoires peut également constituer un frein à l’action. En effet, le schéma qu’on retrouve souvent dans les récits écologiques dystopiques implique une fin où l’Homme finit toujours par s’en sortir. C’est le cas par exemple dans Interstellar de Christopher Nolan sorti en 2014.

Ce film aborde de façon évidente la question écologique en évoquant la disparition de la faune et de la flore et ses conséquences avec notamment le risque de famine et de pauvreté, la disparition proche de la planète comme on a pu le voir dans nombre de films, mais il traite également de la conquête de l’espace dans un objectif de sauvetage de l’humanité. En effet, un des sujets découlant de la crise écologique n’est autre que la colonisation d’un nouveau lieu d’habitation pour l’humanité. Ainsi, bien qu’il mette en lumière les angoisses, les dangers et les risques d’une fin du monde liée aux dégâts environnementaux, le film se construit autour de l’espoir et son issue est positive. On finit par trouver une planète habitable pour l’humanité. Cette dimension est à double tranchant. D’une part, elle donne au spectateur de l’espoir ce qui est très important afin d’éviter de tomber dans la collapsologie, et elle ouvre la voie vers des solutions qui pourraient potentiellement fonctionner dans notre réalité. La conquête de l’espace est quelque chose qui intéresse les plus influents de notre époque tels qu’Elon Musk. L’exemple le plus récent reste l’astromobile Perseverance de la NASA qui a atterri sans encombre sur la planète mars. C’est certes le résultat d’une ambition de démonstration de pouvoir et de conquête de nouveaux territoires, mais avec la crise écologique que nous traversons aujourd’hui, la conquête de l’espace se présente comme une issue à considérer en réponse à la crise. D’autre part, une fin de récit positive offrant une porte de sortie pour l’humanité pourrait également donner le sentiment que le scénario catastrophe qui arrivera dans quelques années concernera nos futures générations et par conséquent que ce sont elles qui trouveront de toute façon une solution. Il est très connu que l’individu a une préférence pour le présent et à ce titre, le spectateur pourrait penser qu’il n’est finalement pas directement concerné par les enjeux environnementaux.
Certains films de science-fiction abordent le thème de dystopie écologique d’une manière assez différente en intégrant dans leur scénario une figure militante. C’est le cas par exemple du film d’animation Nausicää de la Vallée du Vent réalisé par Hayao Miyazaki en 1984.

Par son courage, sa détermination et ses convictions, le personnage de Nausicää est très inspirant. Cette figure militante contrebalance l’équilibre entre la Nature et l’Homme. Elle rétablit l’ordre et le rapport entre l’environnement et les humains en rendant compte de l’importance d’une vie où les deux vivent en harmonie. Les films de science-fiction qui abordent la question écologique en usant d’une figure militante semblent moins constituer un frein à l’action malgré une atmosphère dystopique angoissante. Ils peuvent être moteurs par l’identification au personnage, les émotions, et notamment l’espoir qu’il transmet en défendant une cause juste. Ces éléments positifs intégrés dans le récit sont impactant pour le spectateur et la manière dont il appréhende le sujet. Au-delà de faire réaliser la crise écologique, il en vient à se questionner sur la pertinence d’un univers écoapocalyptique, sombre et angoissant pour traiter de cette question et viser l’action. Un imaginaire plus positif, utopique peut être plus approprié pour aborder la notion de l’action.

II. Pourquoi pas le choix de la non-catastrophe ?

1 –  Un choix déjà fait par d’autres genres cinématographiques
Depuis les années 1980, nombreux sont les cinéastes qui font dans le cinéma de l’humilité. Ce genre cinématographique centre la nature et le paysage au cœur de son récit en délaissant parfois ce dernier. Il s’attache à la terre, au végétal, à l’esthétique de la nature à la fois visuelle et sonore telle que la couleur de l’herbe ou le bruissement de l’air. Dans ce type de films, les plans sur les paysages sont plus longs et mettent en avant les éléments de la nature et les interactions de ceux-ci[11]. Le contact des personnages avec la nature est brut et mis en avant par la caméra comme dans le film La Forêt de Mogari, de Naomi Kawase en 2007.
La volonté de ce genre cinématographique est de reconnecter à l’expérience sensible de la terre, qui a été oubliée au profit d’une vision abstraite de la chose. Selon Siegfried Kracauer, journaliste, sociologue et critique, l’art cinématographique est le plus à même de permettre de retrouver cette expérience. Il est question de réveiller l’imagination du spectateur par le contact des éléments de la nature. À l’origine, l’humilité renvoie au terme latin humilitas signifiant ce qui a peu d’élévation et l’humble vient de humilis désignant « vers le bas, près de la terre ». À ces définitions, s’ajoute le sens d’ascension noble défini par Maître Eckhart dans Sur l’humilité à travers la phrase « quiconque s’abaissera sera élevé ». Le cinéma de l’humilité renverse ainsi le rapport de de domination l’homme sur la nature en donnant une présence particulière aux éléments de la nature qui jouent un rôle important dans l’évolution des personnages, et offrant une expérience d’habitation du monde. « L’humble aspire à saisir le lien, l’étreinte, la réconciliation parfois douloureuse ou brutale, et destitue pour ce faire l’humain afin de le mettre à égalité avec la nature, ne pouvant s’épanouir dans le point de vue anthropocentré sur le paysage ». Les enjeux écologiques ne sont pas explicitement démontrés dans le cinéma de l’humilité et ce n’est pas son ambition. La question est toutefois abordée puisqu’il permet au spectateur d’adopter un regard nouveau de la nature. À travers son esthétisme, il rappelle l’importante place qu’occupe la nature dans le monde et permet de sensibiliser le spectateur et questionner son propre rapport à l’environnement.
Le documentaire écologiste est une catégorie à part entière parmi les autres types de documentaire (sociaux, biographiques…). La caractéristique du documentaire est de refléter la réalité. N’étant pas de la fiction, il a de fait une dimension informative qui va toucher particulièrement le spectateur et lui faire réaliser la gravité de la situation. À ce niveau, il rejoint plutôt le cinéma éco-apocalyptique dans le sens où il peut déclencher une certaine prise de conscience sur l’urgence écologique et aborde de la même manière l’écologie à travers toutes ses dimensions : la question des ressources, des techniques, de la pollution… On retrouve par exemple le documentaire Une vérité qui dérange réalisé par Davis Guggenheim en 2006. Le ton abordé dans ce documentaire présente certes la gravité de la situation écologique, mais a pour effet de rassembler et d’inviter à agir, ce qui est très stimulant. 

Mais certains documentaires comme Le peuple migrateur réalisé par Jacques Perrin, Jacques Cluzaud et Michel Debats en 2001 s’attachent avant tout à montrer l’environnement et le climat comme des éléments d’une entité globale, la planète Terre. Dans un esprit proche du cinéma de l’humilité, ces films documentaires ont pour but de montrer la Terre sous son meilleur jour, à des échelles diverses, depuis l’image satellite de la planète jusqu’au microcosme des insectes. Il permet ainsi de toucher le spectateur et le reconnecter à la Nature.

Enfin, une approche encore différente, mais toujours dans le cadre du documentaire semble être appréciée et motrice. Il s’agit de la manière dont est abordée la question écologique dans le documentaire Demain réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent en 2015. En effet, dans ce film, nombreuses sont les initiatives écologiques et durables qui nous sont présentées avec enthousiasme et positivité. Cette approche est rassurante et semble de nos jours être plus appropriée. Le spectateur a aujourd’hui besoin d’un tableau moins angoissant et sombre comme on a pu lui présenter auparavant, et d’exemples d’initiatives, de comportements et d’action qu’il peut lui-même entreprendre à son échelle dès maintenant.
« Nous ne sommes plus dans une zone de confort et, pour autant, nous ne sommes pas encore dans l’effondrement. Nous sommes dans une phase particulièrement inspirante : nous savons que nous allons nous prendre un mur et c’est le moment de nous mobiliser. », Mélanie Laurent.
 
2 – Un nouvel imaginaire à envisager pour la science-fiction
Aujourd’hui, il existe une certaine lassitude de l’apocalypse par son effet contre-productif vu précédemment. Le scénario catastrophe ne permet plus vraiment d’envisager l’action. Frédéric Jameson, critique littéraire américain relie la science-fiction et l’utopie. Selon lui, les récits futuristes ne doivent pas se contenter d’évoquer ce qu’il reste envisageable, mais libérer l’imagination en inventant des modes de vie et des changements dans notre monde. Cette théorie s’applique pleinement au registre du cinéma et plus particulièrement de la manière dont on représente l’écologie dans les films futuristes de science-fiction. Pour pallier la contre-productivité des scénarios catastrophes et apocalyptique, la solution pourrait se trouver dans des films futuristes à imaginaire positif, accessible, qui fait envie et qui décrit un monde « écologique » dans toutes ses dimensions : modes de vie, habitudes de consommation, moyens de transport, gestion des déchets, nouvelles énergies et technologies, biodiversité… L’écologie peut effectivement constituer un sujet riche pour les mondes imaginaires futuristes. Certaines actions ont déjà été imaginées et mises en place comme le fait Camille Dijoud, co-fondatrice de Pixetik[12]. Selon elle, « il existe des solutions à impact positif dans notre quotidien, dans les secteurs de la grande consommation et de la mode notamment, pour autant ces solutions ne font pas encore partie des habitudes de consommation ». Partant de ce constat, son cœur de métier consiste en du placement de produits sur-mesure pour les récits fictifs afin de promouvoir des habitudes plus durables. Elle a notamment travaillé avec la marque de vêtements bio et éthique Justine B pour la série Derby Girl. Elle souhaite également faire évoluer son impact en intervenant dès le stade de l’écriture des scénarios pour y intégrer une dimension durable.
Des imaginaires utopiques, plus respectueux de l’environnement ont été abordés par certains films de science-fiction dont le film à succès Avatar réalisé par James Cameron en 2009.

Ce film compare deux civilisations différentes : les humains de la planète Terre et les Na’vis de la planète Pandora. Hormis une minorité d’humains, ils sont présentés comme des envahisseurs dominant la nature et motivés par l’argent, prêts à détruire l’écosystème de la planète Pandora pour récupérer les ressources minières présentes. À l’inverse, la civilisation Na’vi apparaît comme un peuple « chasseur-cueilleur » qui place la nature et la biodiversité à leur niveau, d’égal à égal. Ils vivent totalement en symbiose avec l’environnement qui les entoure où chaque être vivant bénéficie de l’autre. À travers ce film, la question écologique y est traitée par la confrontation entre ces deux civilisations où l’une perçoit uniquement l’intérêt économique d’une ressource naturelle quand l’autre y voit un rapport spirituel avec un écosystème qu’il faut préserver. À travers ce récit, on nous montre un imaginaire où les modes de vie et le rapport à la nature sont différents. Cet imaginaire permet de toucher le spectateur et de l’inspirer notamment sur son propre rapport à la nature. Ce sentiment est d’autant plus renforcé grâce au personnage principal qui va se retourner contre son propre peuple, les humains, pour se battre aux côtés des Na’vis et le devenir lui-même.
Bien que nombre d’auteurs a fait le choix d’aborder la dystopie pour traiter des questions écologiques tel qu’Hugh Howey à travers son livre à succès Silo, innover les imaginaires de manière positive et constructive en termes d’écologie est quelque chose que le genre littéraire s’est déjà approprié. On parle alors d’utopie écologique et c’est le cas par exemple du roman best-seller de science-fiction Ecotopie d’Ernest Callenbach parut dès 1975 et qui fait son retour aujourd’hui sur le devant de la scène, accueilli par le public avec grand enthousiasme.
Ce roman de science-fiction, avant-gardiste, traite ainsi des enjeux écologiques d’une manière que le cinéma de science-fiction tarde à expérimenter. Contrairement à la façon dont les films éco-apocalyptiques orientent la réflexion par l’inquiétude, la peur et l’urgence ; l’utopie écologique telle qu’abordée dans ce livre permet une réflexion centrée sur l’épanouissement personnel, le bonheur individuel et collectif en harmonie avec la Nature. Dans un monde où les sources d’informations sont de plus en plus nombreuses, leur fréquence de plus en plus importante et leur contenu de plus en plus alarmant, il apparaît nécessaire d’aborder la question écologique d’une manière plus utopiste afin de rendre la réflexion et l’action plus constructives. Le cinéma de science-fiction a joué un rôle plus qu’important dans la prise de conscience de l’urgence écologique et de ses enjeux en l’abordant avec des récits stimulants et passionnants. Mais comme l’annonce Frédérique Sussfeld, scénariste et doctorante en communication de la transition, « on n’a pas de représentations de la non-catastrophe [et il y a une certaine] lassitude de l’apocalypse ». Selon elle, le catastrophisme n’est plus moteur et il est important de sortir de la rhétorique de la peur.

Conclusion

Au cours des années, la science-fiction dans le cinéma a le mérite d’avoir alerté le public à travers des récits stimulants, passionnants et parfois même visionnaires, qui traitent de véritables questions de société, technologiques et philosophiques. Le cinéma éco-apocalyptique ou climatefiction a eu en effet pour rôle de questionner nos sociétés, d’orienter notre réflexion et de soulever le sujet de l’écologie trop peu abordé par les médias et les gouvernements à l’époque. En représentant les risques environnementaux à l’écran, la fiction peut véritablement être un levier puissant pour rassembler autour d’enjeux de cette taille et influencer les comportements.
Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement d’alerter, mais de pousser à l’action, et l’approche jusqu’alors entreprise par les films de science-fiction ne semble pas aller en ce sens. L’homme a certainement besoin de visibilité pour agir, qu’on lui montre la marche à suivre, qu’on lui offre un champ des possibles sur une note positive et encourageante, choses que le scénario catastrophe ne permet pas. S’ouvre alors la voie vers des imaginaires écologiques utopiques vers lesquels la science-fiction littéraire a déjà entamé le chemin et qui pourraient nourrir les scénarios du cinéma de science-fiction tout en stimulant la réflexion des spectateurs vers l’agissement. 

Notes de bas de page

[1] Morin, Edgar. 1956. Le cinéma ou l’homme imaginaire. Paris : Les Éditions de Minuit.
[2] Freitas Gutfreind, Cristiane. 2006. « L’imaginaire cinématographique : une représentation culturelle. » Sociétés 94 (4) : 111-19. https://doi.org/10.3917/soc.094.0111
[3] Neyrat, Frédéric. 2015. « Le cinéma éco-apocalyptique. Anthropocène, cosmophagie, anthropophagie. » Communications 96 (1) : 67-79. https://doi.org/10.3917/commu.096.0067
[4] Bonvoisin, Daniel. 2013. « L’écologie au cinéma. » Dans Médias plus verts que nature – L’exploitation du thème de l’environnement dans les médias. Bruxelles : Média Animation.
[5] Magné, Nathalie. 2004. « Le catastrophisme climatique dans le cinéma grand public. » Ethnologie française 39 (4) : 687- 95. https://doi.org/10.3917/ethn.094.0687
[6] Dussert, Margaux. 2019. « Ces films catastrophes qui nous donnent envie de sauver le monde. » L’ADN, 16 octobre 2019. https://www.ladn.eu/mondes-creatifs/films-catastrophe-changer-le-monde/
[7] Une étude sur l’impact du film Le Jour d’après sur le public a été réalisée par le chercheur Anthony A. Leiserowitz en 2004 et a rendu les résultats suivants :
– Le film a incité le public américain à se préoccuper du réchauffement climatique ;
– Le film a incité le public à entreprendre des actions de lutte contre le réchauffement climatique ;
– Le film a influencé l’orientation politique du public et leur confiance dans les organismes environnementaux et les scientifiques. Leiserowitz, Anthony. 2004. « Day After Tomorrow: Study of Climate Change Risk Perception. » Envrionment Science and Policy for Sustainable Development 46 (9) : 22-39. https://doi.org/10.1080/00139150409603663
[8] De Matos, Laure et Antoine Fonteneau. 2020. « Le 7ème continent : un monstre de plastique. » TV5 Monde, 18 novembre 2020. https://information.tv5monde.com/info/le-7eme-continent-un-monstre-de-plastique-1863
[9] Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme. 2021. « Climat : le 17 mars 2021, c’est le Jour du dérèglement. » Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme, 17 mars 2021. https://www.fondation-nicolas-hulot.org/climat-le-17- mars-2021-cest-le-jour-du-dereglement/
[10] D’après le rapport de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques
[11] Bayon, Estelle. 2012. « Le cinéma de l’humilité : un imaginaire environnemental cinématographique. » Raison publique
17 (2) : 93-104. https://doi.org/10.3917/rpub.017.0093
[12] Pixetik : entreprise ayant pour mission de promouvoir des solutions inspirantes dans des fictions dans le but de promouvoir un monde durable.
 

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Dossier n°4 : « L’action écologique des régions »

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Article publié - Publié le 31 mai 2021

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À l’occasion des futures élections régionales, La Fabrique Écologique publie son dossier "L’action écologique des régions. Les enjeux et les bonnes pratiques - Neuf propositions structurantes, concrètes et innovantes". Un Atelier Co-Écologique a également été organisé le 26 mai 2021 avec nos deux grands témoins, Chantal Jouanno et Michel Badré, qui ont été invités à débattre sur les différents thèmes du dossier. 

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Dossier n°4 : « L’action écologique des régions »

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Alors que les élections régionales se dérouleront très prochainement, il est important de rappeler que les compétences des régions en matière écologique sont très importantes, en particulier en matière de transport, de formation et d’apprentissage, d’aménagement du territoire et de développement économique. Elles doivent donc jouer un rôle clé dans la transition écologique.
Le présent dossier vise à informer les électrices et les électeurs, nourrir leur réflexion, alimenter les débats et permettre ainsi que ce sujet si essentiel soit au cœur des prochaines campagnes électorales. Pour cela, il analyse les bonnes pratiques déjà suivies par les différentes régions dans ce domaine et met l’accent sur quelques propositions structurantes, innovantes et concrètes.
Pour être mises en œuvre dans de bonnes conditions, les actions écologiques devront enfin prendre impérativement en compte leurs impacts sur les plus défavorisés. Une bonne façon d’y parvenir est de privilégier la co-construction citoyenne, avec des modalités adaptées.