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« Le Droit du sol. Journal d’un vertige » de Étienne DAVODEAU, Éditions Futuropolis

Publié le 21 septembre 2022

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Article publié

« Le piéton et l’automobiliste n’appréhendent pas l’espace et les distances de la même façon. Le monde des piétons est plus vaste. »  (p. 39)  

Quel rapport Sapiens entretient-il à la Terre et à sa propre espèce ? Voilà le fil rouge de la randonnée pédestre et mentale dans laquelle Davodeau nous propose de le suivre. Relier deux témoignages de Sapiens est le cœur de l’ouvrage. Les relier physiquement et intellectuellement. Car le moteur de ces pages est aussi celui qui meut l’auteur dans sa marche.   

 

Le dessinateur trace son sillon depuis la grotte de Pech Merle dans le Lot, où de fameuses peintures rupestres sont jalousement gardées par la roche. Il chemine jusqu’à Bure dans la Meuse, où l’on envisage d’enterrer des déchets de centrale nucléaire. Deux sous-sols, comme deux souvenirs forgés par de lointains correspondants, et légués par eux au continuum humain – intentionnellement ou non. Bien qu’éloignés dans le temps et dans l’espace, le moment de l’Histoire qui est le nôtre les voit réunis sur un même territoire, que nous appelons France depuis quelques siècles déjà et pour un temps indéfini encore. 

  

Dans la grotte de Pech Merle, il y a cette représentation de mammouth, tracée par Homo Sapiens il y a vingt-deux mille ans. Il y a aussi ces magnifiques « chevaux à points », vieux de vingt-neuf mille ans. Pourquoi ? Était-ce seulement de l’art ? Si oui, quelle fonction avait-il ? Car au-delà du tracé de silhouettes animales, que venaient accomplir ces lointains ancêtres, dans le noir de cette grotte, à la lumière hésitante de la flamme ? Le dessinateur prend la route, satisfait de ces questionnements demeurés sans réponse.   

  

Ce sont au fond trois activités qui se combinent, s’enchevêtrent et s’étoffent pour donner jour au présent ouvrage : écrire, dessiner et marcher. Le voyage défile, le corps se fait au rythme du chemin ; les intempéries et les rencontres ne laissent aucun espace à la monotonie. Les imprévus de l’itinéraire non plus, sans cesse infidèle à celui esquissé en amont du départ sur une enfilade de cartes au vingt-cinq millième. Les paysages arpentés pendant la marche compilent parfois en leur tracé les passages successifs des représentants de l’espèce, disséminés dans le temps comme autant de strates accumulées jusqu’à nous. 

  

Davodeau s’offre parfois la compagnie de compagnons de voyage fictifs, venus approfondir un point de sa réflexion plus générale, incorporant à sa marche une conversation qu’il eut avec eux par ailleurs. Inaugurant ces rencontres sur les sentiers du Cantal, Marc Dufumier, agronome, raconte l’origine du sol. En aucun autre lieu dans l’univers, dit-il, on ne peut retrouver cette création unique et vivante, condition sine qua non à l’émergence de la vie humaine. Il pointera ensuite les limites de l’agronomie telle que déployée de concert avec le capitalisme : conquérante, chimique et létale pour les espèces et pour les milieux ; en somme non durable. 

  

Puis c’est la traversée du Massif central. Barrière naturelle aux courbes douces, sur les chemins de laquelle on ne croise pas grand monde, elle est en cela propice à la réflexion solitaire. À de longs habits herbeux succèdent d’humbles villages au repos, des sommets somnolents et des tourbières spongieuses. Enfin, le pays s’aplanit, et c’est la montagne dans le dos que Davodeau convie Bernard Laponche à cheminer graphiquement avec lui. Éminent scientifique français, ancien membre du commissariat à l’énergie atomique (CEA), il fut d’abord posté au chevet du programme nucléaire national avant d’en devenir un fervent opposant. Il rejoint la CFDT du CEA, apprend beaucoup sur les conditions de travail dans certaines usines nucléaires, ce qui le fera changer de posture à leur égard. La solution de l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure par le projet Cigéo est une façon risquée et très peu éthique de prendre en charge les rebuts d’activité dont jusqu’alors la France se débarrassait en mer, dit-il. Un cadeau empoisonné aux générations futures qu’il est difficile d’assumer en pleine conscience, ne serait-ce que pour les cent cinquante ans de vigilance stricte et d’alimentation électrique stable requis au minimum par Cigéo et sa ventilation cruciale. Une période de temps durant laquelle tout peut arriver. La radioactivité des déchets reste ensuite forte pendant quelques centaines de milliers d’années, bien qu’enfouis à cent cinquante mètres sous la surface. 

  

Avec quelle signalétique inventive allons-nous prévenir les sapiens des siècles prochains de la présence du danger ? La question de la transmission d’une information hautement critique par le langage, cette construction sociale plastique et évolutive avec les années, n’a pas fini d’occuper la réflexion de nombreux spécialistes, dont des sémiologues. Le vertige d’une échéance de temps si lointaine soulève de multiples interrogations quant au rapport pourtant bien réel que Cigéo implique de tisser avec les générations futures. 

  

Car cette question des déchets nucléaires, pour autant qu’elle concerne l’ensemble de la population, est loin de recevoir le traitement démocratique qu’elle mérite. L’Agence nationale des déchets radioactifs (ANDRA) et les institutions responsables demeurent opaques, tant dans leur « mission d’intérêt public » qu’en leur existence même. 

  

Au-delà du nucléaire, de Bure et de toute autre chose, Davodeau raconte cette marche, sereine, si inséparable de la nature humaine, qu’il aura seulement pour sa part pratiquée un peu plus longtemps et plus loin que la normale. Marcher est un art démocratique qui remet la planète et son sol – « peau du monde » – sous les pieds des hommes, et rouvre l’horizon. Mais cette préoccupation du temps revient au galop, sans cesse en première ligne du récit. Dans quelle échelle temporelle raisonne-t-on d’habitude ? Cette échéance à cent mille ans à Bure demeure tout simplement inconcevable pour l’esprit humain. Personne n’est habileté à penser aussi loin, pas même les plus éminents spécialistes de l’atome. 

  

À Bure, initialement choisie pour sa faible population et le sentiment qu’elle donne aux administrateurs de pouvoir opérer sans rencontrer de résistance locale, c’est tout un tissu militant solidaire et durable qui a fini par prendre peu à peu pied. Ils seront parfois des milliers à défier l’ANDRA. Si la répression policière est brutale, son allié juridique l’est tout autant. Les militants sont lourdement condamnés, tandis que les effectifs de polices forment parfois face à eux des cohortes massives durant les manifestations. 

  

Enfin, c’est l’arrivée à Bure. Le chemin s’arrête à la lisière des arbres du Bois Le Juc, qui selon les plans de Cigéo devrait être rasé pour laisser place au site. Un lieu d’apparence anodine, qui cristallise pourtant toutes les luttes brassées par cette histoire. Dans un dernier appel, Davodeau voudrait interpeller plus largement que le lecteur fortuit, et s’adresser à tout le genre humain. Nous sommes tous concernés par le sort de ce bois, dit-il. Ce bois, c’est la croûte terrestre, c’est là où nous vivons. Les sapiens qui veulent enfouir aujourd’hui des colis empoisonnés dans le sol de Bure auraient en somme bien des comptes à rendre à l’ensemble des vivants. 

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