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La mine, la forêt, la grotte : quelques remarques sur les imaginaires écologiques

Publié le 2 novembre 2026

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Article publié

Dans ce texte écrit à l’automne au moment du festival des imaginaires locaux qui s’est tenu à Cergy-Pontoise, Pierre Schoentjes, l’un des fondateurs du Prix du roman d’écologie, revient sur les liens entre littérature et écologie, qui représentent une perspective d’inspiration essentielle aujourd’hui. Alors que plusieurs grands prix littéraires seront décernés dans les jours qui viennent, ce texte éclaire de manière originale ce qui se joue autour de la littérature et des mots pour dire l’époque. Pierre Schoentjes est professeur de littérature française à l’université de Gand. Auteur, entre autres, de Ce qui a lieu. Essai d’écopoétique (Wildproject, 2015) ou de Littérature et écologie. Le mur des abeilles (José Corti, 2020).
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La mine, la forêt, la grotte

Quelques remarques sur les imaginaires écologiques

 
   Je voudrais commencer par une réserve sur le mot même qui nous réunit : l’imaginaire. Peut-être est-ce une réserve de littéraire. On parle volontiers aujourd’hui de « nouveaux imaginaires », comme s’il suffisait d’en produire de meilleurs pour accompagner une transformation politique ou écologique. Or l’imaginaire ne se commande pas par décision politique. Il ne se fabrique pas sur demande et n’est pas une réserve d’images dans laquelle on choisirait celles qui rendraient une transition plus désirable. Il se forme à partir de récits, de paysages, de souvenirs, de peurs, d’expériences collectives, de formes artistiques. Il échappe toujours en partie à ceux qui voudraient l’orienter.
    Cela ne signifie pas qu’il soit neutre. Un imaginaire organise notre attention. Il rend certaines choses visibles et en laisse d’autres dans l’ombre. Il distribue des rôles, fait apparaître des héros, des victimes, parfois des responsables. Il peut ouvrir des possibles, mais aussi rendre supportable un ordre existant. C’est précisément parce qu’il ne se réduit pas à un instrument politique qu’il possède des effets politiques.
    Une catastrophe survenue dans les Cévennes au XIXe siècle permet de le comprendre très concrètement. Le 11 octobre 1861, la mine de Lalle, à Bessèges, est envahie par les eaux à la suite d’un épisode cévenol d’une violence exceptionnelle. Cent six mineurs meurent sur les cent quarante-deux présents au fond. Quelques hommes survivent dans les parties hautes des galeries ; les trois derniers rescapés ne sont retrouvés qu’une quinzaine de jours plus tard.
    La catastrophe frappe profondément l’opinion, mais sa mise en récit déplace rapidement le regard. L’attention se porte sur les survivants, leur endurance, le courage des sauveteurs, l’obstination de ceux qui continuent à chercher alors que presque tout espoir semble perdu. Rien de cela n’est inventé. Pourtant, cette héroïsation fait passer au second plan une autre question, plus difficile à raconter : les conditions qui ont rendu la catastrophe possible.
    La crue n’explique en effet pas tout. Les investigations mettent en évidence l’existence de vieux travaux miniers insuffisamment connus, des lacunes dans la connaissance du sous-sol et dans la transmission des plans. Derrière l’événement naturel apparaît donc une histoire technique, administrative et industrielle. Cette histoire se prête moins facilement au récit. Une information mal transmise, des galeries anciennes mal repérées, des responsabilités partagées entre différents acteurs n’offrent pas la même dramaturgie qu’un sauvetage : des hommes prisonniers sous terre, d’autres qui creusent, le temps qui presse, puis les survivants qui réapparaissent.
    La question des causes se trouve ainsi progressivement recouverte par celle du sauvetage. C’est un mécanisme essentiel de l’imaginaire : il ne falsifie pas nécessairement les faits, mais il organise entre eux une hiérarchie et privilégie ceux qui peuvent devenir une histoire.
    Dix-sept ans plus tard, Hector Malot reprend très clairement cette matière dans Sans famille. Rémi travaille dans une mine ; quelques pages auparavant, un vieux mineur a évoqué Bessèges. Puis l’eau envahit les galeries. Des hommes sont prisonniers sous terre, les secours s’organisent et la foule accuse d’abord l’ingénieur. Mais le récit transforme progressivement ce personnage. Celui que l’on menaçait devient celui qui persiste lorsque les autres doutent, qui poursuit les recherches et que la foule veut finalement embrasser lorsque les survivants sont retrouvés.
    L’ingénieur accusé devient l’ingénieur sauveur. Il ne s’agit pas de reprocher au roman d’avoir besoin de personnages. C’est précisément ce besoin qui nous intéresse. La littérature donne un visage à la catastrophe et concentre l’émotion sur une action individuelle. Ce faisant, elle fait aussi reculer la question des causes. Le personnage héroïque ne supprime pas les responsabilités ; il les rend moins visibles.
    Ce mécanisme conduit directement à la difficulté que rencontre aujourd’hui l’imaginaire écologique. Nous avons bien sûr des figures héroïques : scientifiques, militants, lanceurs d’alerte, paysans, forestiers, défenseurs d’un territoire. Mais les crises écologiques se prêtent mal à la forme héroïque traditionnelle. On peut raconter le sauvetage d’un homme enfermé dans une galerie. Il est beaucoup plus difficile de donner cette forme à l’évolution du climat, à l’appauvrissement d’un sol, au recul d’une espèce ou au dépérissement progressif d’une forêt.
    Les causalités sont longues, multiples, souvent peu visibles. Les responsabilités existent, mais elles sont distribuées et très inégalement partagées. L’écologie oblige ainsi à changer constamment d’échelle, de la maison à la planète, de l’année au siècle, du geste individuel au système énergétique.
    Cette complexité peut apparaître comme une faiblesse politique : un récit simple mobilise plus aisément qu’un réseau de causalités. Nous connaissons d’ailleurs la puissance de récits qui ramènent le monde à quelques éléments : une communauté menacée, un responsable identifiable, un ordre perdu qu’il faudrait restaurer. Leur efficacité vient en partie de cette réduction. L’écologie résiste à une telle simplicité parce que son objet est précisément la relation et l’interdépendance.
    Pour la littérature, cette difficulté peut devenir une ressource. C’est ici que je situerais l’écopoétique. Elle n’a pas pour tâche de fournir à la politique les images dont celle-ci aurait besoin. Elle peut au contraire maintenir ouvertes des contradictions que la décision politique devra, à un moment, trancher. La politique doit décider si l’on coupe ou si l’on protège, si l’on construit ou si l’on interdit. La littérature peut rester plus longtemps dans la tension entre plusieurs significations d’un même lieu et montrer qu’une forêt est à la fois un milieu vivant, une ressource, un paysage, un lieu de travail, une mémoire sociale et parfois un danger.
    Bessèges permet de suivre cette complexité dans le paysage lui-même. Une mine ne produit pas seulement du charbon ; elle produit aussi un monde social. Le charbon est une énergie particulière parce que son extraction nécessite beaucoup de travail humain. Il faut creuser, abattre, rouler, remonter, trier et transporter. Cette organisation concentre des milliers d’ouvriers autour de certains lieux et donne à ces travailleurs une capacité de blocage considérable.
    Timothy Mitchell l’a montré dans Carbon Democracy : parce que le charbon doit passer par des galeries, des voies ferrées, des ports et des centres industriels relativement concentrés, ceux qui le produisent et le transportent peuvent interrompre le flux dont dépend toute l’économie. Il ne faut pas transformer cette proposition en loi générale. L’histoire politique ne se déduit pas de la géologie. Mais elle rappelle qu’une forme d’énergie correspond aussi à une organisation du travail et du territoire. Le charbon produit de la puissance mécanique, mais également des concentrations ouvrières, des solidarités, des conflits, des cultures locales et une certaine capacité d’action collective.
    Le pétrole modifie cette géographie. Il demande moins de travailleurs pour fournir une quantité d’énergie comparable et circule par pipelines et par navires sur de longues distances. Les lieux de production peuvent être séparés des lieux de consommation. Avec le nucléaire, la concentration énergétique prend encore une autre forme : une installation très technique, servie par des travailleurs spécialisés et toute une filière industrielle, produit énormément d’énergie sans créer autour d’elle des populations ouvrières comparables à celles des anciens bassins charbonniers.
    Le passage d’une énergie à une autre transforme donc aussi le rapport entre travail, territoire et pouvoir. Lorsque la mine ferme, ce n’est pas seulement une source d’énergie qui disparaît. Un monde social se défait. La mine avait attaché une population à un lieu parce que le charbon lui-même avait besoin de cette population.
    C’est alors que la forêt prend un autre sens.
    Les Cévennes contemporaines sont très boisées. Sur le territoire actuel du Parc national, la forêt couvrait environ 16 % de la surface au milieu du XIXe siècle ; elle en couvre aujourd’hui autour de 72 %. Cette évolution pourrait nourrir un récit simple : l’industrie recule et la nature revient.
    Le paysage raconte pourtant une histoire plus ambiguë. La mine elle-même avait besoin de la forêt. Elle consommait beaucoup de bois pour l’étayage des galeries et certaines plantations, notamment de pin maritime, ont été favorisées pour répondre aux besoins de l’industrie minière. Puis les mines ont fermé, l’agriculture et l’élevage ont reculé, des terrasses et des châtaigneraies ont été abandonnées, des habitants sont partis. La forêt a continué d’avancer.
     Elle n’est donc pas ce qui vient après l’histoire. Elle est aussi une forme prise par l’histoire.
   Cette idée empêche d’opposer trop facilement le noir industriel au vert écologique. Les arbres portent encore la mémoire de la mine et de sa disparition. Ils peuvent témoigner à la fois du retour de dynamiques spontanées du vivant et du recul de certaines activités humaines.
    Bessèges fournit à cet égard une image forte. La commune est aujourd’hui petite et socialement fragile, avec un taux de pauvreté très élevé. Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que la forêt produit la pauvreté. Mais deux réalités que nos imaginaires associent mal peuvent coexister : un territoire peut reverdir tout en s’appauvrissant.
    Le vert ne constitue donc pas, à lui seul, un indicateur de bien-être. Un paysage plus boisé peut apparaître comme une reconquête de la nature à celui qui le traverse et comme la fermeture d’un monde à celui qui se souvient des pâturages, des terrasses, des chemins entretenus ou des activités disparues. Le même arbre ne signifie pas la même chose selon celui qui le regarde.
   Cette ambiguïté apparaît plus fortement encore avec les incendies. En juillet 2022, autour de Bessèges et de Bordezac, plusieurs centaines d’hectares ont été parcourus par le feu et des habitants ont dû être évacués. Il serait simpliste d’attribuer un incendie particulier au seul changement climatique : un feu possède des causes immédiates et un contexte météorologique précis. Mais il serait tout aussi artificiel de l’isoler du contexte général de réchauffement, de sécheresses plus sévères et d’augmentation du risque dans les forêts méditerranéennes.
    La forêt qui pouvait apparaître comme le signe du retour de la nature devient ainsi un lieu de vulnérabilité. La mine a utilisé le bois ; la déprise agricole et industrielle a favorisé l’extension des boisements ; le changement climatique modifie désormais les conditions dans lesquelles cette forêt vit et brûle. Industrie, déprise et changement climatique ne constituent pas trois époques nettement séparées. Leurs effets se superposent dans le même paysage.
    Cette superposition invite à regarder du côté du local. Les grandes abstractions écologiques deviennent concrètes lorsqu’elles prennent la forme d’une rivière, d’une forêt, de la chaleur dans une maison, du prix de l’alimentation ou d’un paysage familier qui change. Le local crée de l’attachement, et l’attachement compte.
    Il n’est pourtant pas une valeur morale en soi. Il est relativement facile de défendre les baleines de l’Antarctique : elles sont loin et leur protection crée peu de conflits dans notre vie quotidienne. Dans le Queyras, le loup pose une question autrement plus délicate parce qu’on passe de l’image à la cohabitation.
    À Saint-Véran, cette tension s’exprime dans une formule affichée par des éleveurs : « Vous voulez le loup, vous aurez les patous. » Le retour et la protection du prédateur entraînent en effet la présence de chiens de protection dans les alpages. Le randonneur qui se réjouit de savoir le loup présent dans la montagne rencontre alors le patou qui protège le troupeau et ne connaît rien de ses convictions écologiques.
    La formule est intéressante parce qu’elle réintroduit une chaîne de conséquences là où l’imaginaire tend parfois à isoler une image. Vouloir la présence du loup, c’est aussi prendre en compte les conditions concrètes de sa présence. Le sauvage lointain se prête aisément à l’admiration ; le sauvage proche oblige à la relation.
    La proximité complique donc les valeurs. Habiter un milieu produit un savoir que le regard éloigné ne possède pas. Celui qui vit près d’une forêt sait qu’elle n’est pas seulement biodiversité, beauté ou stockage du carbone ; elle peut aussi fournir du bois, demander du travail, fermer un paysage, accueillir des animaux ou brûler. De même, celui qui travaille avec un troupeau n’a pas le même rapport au prédateur que celui pour qui le loup existe surtout comme symbole du retour du sauvage.
    Cela ne donne pas pour autant au local une souveraineté morale absolue. Habiter quelque part ne donne pas tous les droits sur ce lieu. Une rivière traverse plusieurs territoires, une fumée voyage, le carbone émis ici agit ailleurs, un animal ne connaît pas les limites administratives. Les générations futures, par définition, ne sont présentes dans aucune assemblée locale.
    Le local est donc une force lorsqu’il produit de l’attachement ; il devient un danger lorsque cet attachement se transforme en exclusion. La difficulté consiste à être assez proche pour qu’un monde compte réellement pour nous, sans considérer que seuls ceux qui sont proches ont à compter.
    Cette tension entre proximité et ouverture me ramène à une image ancienne. Je pense à cette représentation de tradition anarchiste dans laquelle un homme préhistorique, debout et vigoureux, contemple des prolétaires en haillons au milieu d’une ville industrielle dominée par les signes du pouvoir. Le sens de l’image tient dans la question qu’il leur adresse en substance : « Eh bien, les braves, c’est cela que vous appelez le progrès ? »
    Le progrès a été l’un des grands récits de la modernité. Il ne désignait pas seulement l’apparition de nouvelles techniques. Il organisait le temps : demain devait être meilleur qu’hier, et l’accroissement des connaissances, de la production et de la puissance technique devait conduire à davantage de confort, de liberté et d’émancipation.
    L’image anarchiste trouble cette évidence. Elle invente un homme préhistorique libre et puissant qui nous renseigne sans doute davantage sur les rêves et les inquiétudes de la société industrielle que sur la Préhistoire réelle. C’est précisément ce qui fait son intérêt. Au moment où la civilisation industrielle érige le progrès en grand récit, elle produit également des images qui permettent de l’interroger.
    Le retour contemporain de l’imaginaire de la Préhistoire prend dès lors un relief particulier. Il ne s’agit pas de retrouver un homme supposément réconcilié avec la nature ; ce serait substituer un mythe à un autre. La profondeur de la Préhistoire permet plutôt de relativiser la prétention de la civilisation industrielle à représenter l’aboutissement naturel de l’histoire humaine. Le monde du charbon, des mines et de la croissance industrielle, qui a pu apparaître comme le terme logique du progrès, n’occupe finalement qu’un moment très bref dans l’histoire humaine.
    Quitter la vallée, de Renaud de Chaumaray, me semble intéressant à cet égard. Le roman se déroule dans la vallée de la Vézère. Fabien travaille à Lascaux IV et croit découvrir avec sa fille une grotte ornée inconnue. Clémence vient chercher dans la vallée un refuge, tandis que Guilhèm, jeune agriculteur du pays, rêve plutôt de partir.
    Le titre dit déjà cette ambivalence : la vallée que le visiteur peut admirer comme paysage, patrimoine et profondeur historique est aussi celle qu’un habitant peut souhaiter quitter. Le territoire désiré n’est jamais exactement le territoire habité.
    La grotte permet alors de rapprocher deux façons de descendre sous terre. Dans la mine du XIXe siècle, on descend parce que le sous-sol contient quelque chose qu’il faut extraire. La valeur réside dans ce qui remonte à la surface : charbon, minerai, énergie. Dans la grotte ornée, notre geste contemporain est presque inverse. La valeur tient au fait de ne pas extraire. Nous protégeons, limitons l’accès et acceptons même, dans le cas de Lascaux, de visiter une reproduction afin de préserver l’original.
   Une partie de la modernité industrielle associait la valeur à l’appropriation. Une part de notre sensibilité contemporaine associe désormais la valeur à la capacité de ne pas prendre.
    Entre la mine et la grotte pousse la forêt.
    Il ne faudrait pas faire de la mine, de la forêt et de la grotte les trois étapes d’un progrès moral. Nous ne sommes pas passés de l’extraction aveugle à la protection éclairée. Nous continuons à extraire de grandes quantités de matières et d’énergie, et les sociétés qui protègent certains sites ou certaines espèces déplacent parfois ailleurs les coûts environnementaux de leurs modes de vie. Ces trois lieux permettent plutôt de mettre en présence trois gestes : extraire, habiter, préserver, sans faire de l’un d’eux la solution générale.
    C’est pourquoi l’écopoétique n’a pas à fournir le grand récit qui remplacerait celui du progrès. Celui-ci a justement montré la puissance et les limites des grands récits : ils donnent une direction au temps, mais rendent facilement invisible ce qui ne correspond pas à cette direction. L’imaginaire écologique n’a peut-être pas besoin d’une unité comparable.
    Nous retrouvons alors le point de départ. L’imaginaire ne se commande pas. Une institution peut financer des récits, une politique culturelle favoriser certaines œuvres, une campagne diffuser certaines images, mais aucune décision ne décrète ce qu’une société finira réellement par imaginer. Les images circulent, se transforment, rencontrent des souvenirs, des expériences et des résistances. Leur devenir excède les intentions de ceux qui les produisent.
    Cette autonomie relative ne signifie pas neutralité. L’héroïsation de l’ingénieur dans Sans famille déplace notre regard sur la catastrophe minière. L’image d’une forêt redevenue sauvage peut faire oublier l’histoire sociale inscrite dans le paysage. La représentation d’un territoire comme patrimoine désirable peut rendre moins visible le désir de ceux qui veulent le quitter. L’image d’une nature lointaine et intacte peut masquer les difficultés très concrètes de la cohabitation.
     La littérature n’a donc pas à fournir à la politique le récit qui permettrait de mettre tout le monde d’accord. Elle peut faire quelque chose de moins directement utilisable : empêcher qu’un récit unique occupe tout l’espace. Elle maintient ensemble le vert du paysage et l’histoire ouvrière, la beauté d’une forêt et le risque d’incendie, l’attachement au sauvage et les difficultés de la cohabitation, la force du local et son possible enfermement.
    Lorsque nous regardons aujourd’hui une vallée cévenole couverte d’arbres, nous pouvons voir une forêt tout en y reconnaissant le charbon qui n’est plus là, les bois destinés autrefois aux galeries, les terrasses abandonnées, les ouvriers qui descendaient sous terre, les grèves qu’ils pouvaient mener, les habitants qui sont partis, ceux qui sont restés et les traces des incendies récents. Le paysage ne remplace pas l’histoire ; il l’accumule.
    Les grottes ornées introduisent une dernière complication. Nous y rencontrons des images laissées par des hommes dont le monde nous demeure largement inaccessible. Nous ne savons pas ce que ces images faisaient pour ceux qui les ont produites, quelles pratiques les entouraient, quelles relations elles entretenaient avec les animaux représentés, avec le groupe, avec les morts, avec le territoire. Nous pouvons formuler des hypothèses, mais le monde de significations dans lequel elles prenaient place nous échappe.
    C’est précisément cette perte qui les rend disponibles pour l’imaginaire. Elles ont traversé des millénaires en perdant l’essentiel du contexte qui aurait fixé leur usage et leur sens. Nous pouvons donc les investir de significations nouvelles. L’histoire de leur réception le montre, et une partie de l’imaginaire écologique contemporain s’en est à son tour emparée. L’homme préhistorique peut alors devenir la figure d’une proximité perdue avec le vivant, d’un rapport moins prédateur au milieu, quelquefois même d’une sorte d’avant de la séparation entre l’homme et la nature.
    Rien ne nous autorise pourtant à faire de cette projection une vérité sur la Préhistoire. Elle nous renseigne peut-être davantage sur nous-mêmes : sur notre malaise devant le monde industriel, sur notre désir d’autres relations avec les vivants, sur la recherche d’un temps situé en deçà de l’exploitation intensive des ressources.
    C’est en cela que la Préhistoire m’intéresse ici comme imaginaire. Non parce qu’elle nous fournirait un modèle écologique dont nous aurions perdu la mémoire, mais parce que son éloignement même ouvre un espace de projection particulièrement puissant. L’homme préhistorique de l’image anarchiste servait déjà à interroger le grand récit du progrès. Les figures de Lascaux peuvent aujourd’hui être reprises dans une interrogation différente sur notre rapport au vivant.
    Leur disponibilité est aussi esthétique. Parce que les enjeux idéologiques, sociaux ou religieux auxquels elles étaient liées nous sont devenus largement opaques, nous pouvons regarder les chevaux, les bisons ou les cerfs avec une liberté que n’avaient probablement pas ceux pour qui ces images avaient une fonction immédiate. La distance temporelle ne les rend pas neutres ; elle a effacé pour nous une grande partie des conflits et des usages dans lesquels elles étaient prises.
    Nos imaginaires contemporains sont moins faciles à détacher de leurs enjeux. Une image du loup, de la forêt, du mineur ou du progrès arrive jusqu’à nous chargée de débats dont nous connaissons les acteurs. Nous pouvons demander qui la produit, ce qu’elle rend visible, ce qu’elle laisse hors champ. Dans quelques millénaires, si ces images subsistent, elles seront peut-être à leur tour devenues disponibles pour des significations que nous ne pouvons pas imaginer.
    C’est peut-être une bonne manière de revenir au point de départ. L’imaginaire ne se commande pas, mais il n’est jamais neutre. Surtout, il n’appartient jamais entièrement à ceux qui produisent les images. Celles-ci circulent, perdent leur contexte, en rencontrent d’autres, sont reprises par des groupes qui leur donnent de nouvelles significations.
   L’imaginaire écologique lui-même ne part donc pas de rien. Il s’empare d’images anciennes -la forêt, le sauvage, l’animal, l’homme préhistorique- et les réorganise à partir des inquiétudes du présent.
    Nous ne savons pas quel monde les hommes de Lascaux associaient aux figures qu’ils ont tracées. Mais nous savons quelque chose du nôtre par la manière dont, aujourd’hui, nous choisissons de les regarder.

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