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« Traverser Tchernobyl » de Galia ACKERMAN, Éditions Premier Parallèle

Publié le 29 juin 2022

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Article publié

« Sur le chemin du retour, plongés dans l’obscurité (il fait déjà sombre à 5 heures de l’après-midi), nous gardons le silence. J’ai l’impression d’avoir fait une brève plongée dans un univers parallèle. Glauque et terrible, cet univers exerce néanmoins une étrange attraction. Je sais que je reviendrai. » (p. 27)

Traverser Tchernobyl, c’est avant tout un titre aussi fin qu’efficace. Traverser Tchernobyl, Galia Ackerman s’y est risquée à maintes reprises, entre sa première excursion en ces lieux en 2004 et la parution initiale de cet ouvrage en 2016. Traverser Tchernobyl, c’est également vivre la catastrophe et ses suites, comme l’ont éprouvé dans leur corps et leur âme des millions d’individus dont l’existence a basculé en un instant. Traverser Tchernobyl, c’est un récit de mémoire et de mouvement.   

 

Dans cet ouvrage Galia Ackerman ne cherche pas à nous conter le célèbre et funeste événement du 26 avril 1986, mais à retranscrire ce qu’elle a pu observer et ressentir au cours de ses nombreux voyages dans la « zone » — le périmètre d’exclusion mis en place par le régime soviétique après la catastrophe dans l’optique d’évacuer les populations de Pripiat et des villages environnants. Si la plupart des humains l’on fuit, ce territoire reste empli de vie. Pourtant, dans ce paysage que l’on pourrait croire idyllique, où la faune et la flore paraissent mener une existence paisible dénuée de présence anthropique, l’autrice y décèle les signes d’un site maudit.  

 

En nous livrant un récit personnel, Galia Ackerman lie son histoire à celle des individus qu’elle rencontre et des lieux qu’elle parcourt ; histoire et mémoire s’entrecroisent. Tchernobyl semble indissociable de la catastrophe de 1986 et pourtant, la première occurrence de ce nom teinté d’effroi apparaît dans une charte de 1193. En visitant le cimetière juif abandonné, l’autrice nous plonge également dans ce qui fut un lieu d’établissement important pour les populations juives, et ce dès le XVIIe siècle. Inévitablement, Galia Ackerman retrace brièvement le passé soviétique de cette ville, en insistant sur les conditions de vie matérielle favorables qu’elle offrait avant la catastrophe. Pripiat se voulait le parangon de la cité communiste utopique, mais ce rêve s’est mué en cauchemar. Néanmoins, ces illusions brisées raniment aujourd’hui un passé idéalisé chez de jeunes Russes, Biélorusses et Ukrainiens qui n’ont guère connu la période soviétique, mais qui souffrent du capitalisme sauvage et oligarchique.  

 

Ce passé soviétique magnifié, Galia Ackerman le honnit, car elle en conserve des souvenirs d’enfance prégnants qui lui permettent par ailleurs de nouer des liens solides avec les résidants. L’autrice nous rapporte entre autres les témoignages de stalkers, de membres de la pègre locale, d’orphelins et de samossioly, ces vieilles personnes qui préfèrent revenir sur ce territoire irradié, plutôt que de vivre dans des lieux vides de sens. Pour ces individus, Tchernobyl est leur maison, un espace empli de souvenirs. Ils ne s’imaginent guère pouvoir habiter ailleurs, quel qu’en soit le prix. Se sustentant de mets contaminés — dont l’autrice a accepté de se nourrir pour éprouver pleinement le quotidien de ces gens et se glisser plus aisément dans leur peau — ces résidants ont conscience de la menace invisible qui les guette, mais selon leurs propres termes : la vodka aussi tue. Cynisme quand tu nous tiens.    

 

Parmi la multitude d’acteurs rencontrés par Galia Ackerman, on trouve également le témoignage de liquidateurs — des individus, tant civils que militaires, réquisitionnés après un accident nucléaire majeur — qui se sont efforcés d’intervenir immédiatement sur les lieux de la catastrophe ainsi que sur le plus long terme pour consolider et assainir le site. En cinq ans, plus d’un million d’individus sont entrés en scène et certains continuent aujourd’hui de se rendre au sein de la zone pour surveiller le taux de radioactivité. S’il est difficile d’opérer des liens de cause à effet, des centaines de milliers de ces liquidateurs ont trouvé la mort ou développé des problèmes de santé : maladies cardiovasculaires, insuffisances respiratoires, cancers, etc.    

 

Chargée d’organiser une exposition au Centre de culture contemporaine de Barcelone pour les 20 ans de la catastrophe, l’autrice a donc dû se confronter aux thématiques des représentations sociales du cataclysme, de la mise en récit de mémoires plurielles ainsi que de la relativité du temps. Dans cette optique, Galia Ackerman a rencontré des artistes et des chercheurs, dont un ancien spécialiste en physique nucléaire reconverti en lanceur d’alerte autour des conséquences désastreuses d’un usage inconsidéré de l’énergie atomique. Traductrice de La Supplication de Svetlana Alexievitch, Galia Ackerman s’est finalement détournée de cet essai qu’elle estime mensonger sur bien des points, notamment dans sa retranscription de témoignages de victimes. Alors que la réalité se révèle d’ores et déjà terrible, pourquoi la transformer ? Tel est le reproche qu’adresse l’autrice à Alexievitch. Si ce récit joue un rôle essentiel pour la mémoire collective de la catastrophe, il ne peut pas être considéré comme un témoignage fidèle de la tragédie psychologique et personnelle traversée par les survivants.   

 

Enfin, dans la postface de la nouvelle édition française, Galia Ackerman s’intéresse à la publication des archives du KGB, dont des centaines de documents qui concernent la centrale de Tchernobyl, de sa construction jusqu’à l’effondrement de l’URSS en 1991. Dès 1976, soit dix ans avant l’événement tragique, de nombreuses failles sont observées. Des déchets radioactifs s’échappent des réservoirs et contaminent les environs. Pour les habitants des lieux, il n’y a rien de nouveau sous le soleil : nul ne semblait ignorer le drame qui se déroulait insidieusement. Toutefois, les documents du KGB mettent également en évidence la recherche de « saboteurs » parmi les individus d’origine étrangère — Allemands et Chinois notamment — ou de confession juive. L’Homo sovieticus ne peut faillir, chaque erreur commise provient, sans l’ombre d’un doute, d’un ennemi de la grandeur soviétique. Ces boucs émissaires façonnés de toute pièce par le KGB sont ainsi voués aux gémonies et pendant ce temps-là, la population détourne son regard du véritable danger.  

 

De fait, si la catastrophe est comprise comme un phénomène brusque, imprévisible et unique telle que définie par l’historien Grégory Quenet, alors Tchernobyl n’en est pas une. L’événement du 26 avril 1986 ne fut que l’aboutissement d’un désastre annoncé, une ruine que présageait une multitude de signaux ignorés sciemment par les décideurs politiques : Tchernobyl est un crime. Huit millions d’individus vivent encore sur ces terres contaminées, tout autant de victimes qui pâtissent de l’hybris des hommes de pouvoir.   

 

Publié en mars 2022, alors que la zone de Tchernobyl était occupée par l’armée russe et que la peur d’une nouvelle catastrophe nucléaire se faisait ressentir, ce livre n’a jamais paru autant d’actualité. Traverser Tchernobyl, c’est donc, pour le lecteur, participer à la perpétuation de la mémoire d’un lieu et de milliers de vies qui basculèrent en un instant dans le monde d’après : un monde auquel nous appartenons.   

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