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« Rabindranath Tagore & Le règne de la machine » de Mohammed TALEB, Éditions Le passager clandestin

Publié le 13 juillet 2022

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Article publié

« L’infini ne doit pas, surtout pas, être placé dans le registre des choses, mais dans la qualité des liens. C’est le visage indien de la décroissance, avec sa critique morale du règne du Capital. » (p. 43) 

L’écrivain algérien Mohammed Taleb raconte Rabindranath Tagore (1861-1941), poète, écrivain, dramaturge et compositeur indien. Tagore, c’est le polymathe universel, cheville ouvrière du dialogue entre les cultures et du réveil de la spiritualité. L’éventail de ses facettes ne magnifie pas la technique, mais le lyrisme, non pas la productivité, mais l’épanouissement.  

Mort en 1942 dans les premières heures du grand conflit mondial, il lègue une œuvre colossale, de poèmes, de pièces de théâtres, de romans et d’essais, mais aussi les hymnes nationaux de l’Inde et du Bangladesh. Il devient le premier prix Nobel de littérature non occidental en 1943. 

Il met à profit les héritages — patrimonial, social, religieux — notamment de ses père et grand-père et s’érige contre une batterie de traditions indiennes iniques, entre autres envers les femmes. Il initie une pédagogie nouvelle en direction de la classe paysanne, où la nature, la liberté et l’art sont au centre, puisqu’il conçoit l’éducation comme une puissance émancipatrice de ce monde lésé par la modernité urbaine en marche.   

Tandis qu’il inaugure cette mouture d’école réformée, jugée hétérodoxe au regard des rigides dogmes hindous, son activité littéraire est forte, inscrite dans l’action sociale paysanne. Ses textes d’alors s’inscrivent dans une « écolittérature sociale », selon Taleb.    

Au milieu du réflexe nationaliste d’un Bengale chahuté par les errances du colon, Tagore préfère un patriotisme villageois. Actions politique, sociale et morale sont pour le poète les doigts d’une même main, et doivent ensemble œuvrer à renforcer « l’atmasakti » populaire et indienne, « le pouvoir qui réside en soi ». 

Son œuvre entière est en forme de grand plaidoyer pour le retour en grâce de liens sociaux préservés. La « mutilation anthropologique » introduite par le machinisme capitaliste, et a fortiori par le capitalisme colonial, engendre la distorsion utilitariste des liens sociaux. La pensée de Tagore s’emploie à les y soustraire. Les mots du sociologue allemand Max Weber, selon lesquels le capitalisme est cause du « désenchantement du monde », résonnent ici avec acuité. L’être social restauré dans son rapport aux autres et au divin, est un être arraché au poison des valeurs marchandes, qui atrophient sa morale et sa cohérence intérieure. Le modèle scientiste participe pour Tagore de cette même mécanisation du rapport au monde. 

Enfant de l’Inde coloniale, le Raj britannique, enfant de ses déchirements aussi, il dénonce un colonisateur soumis à  « l’esprit de la machine », aliéné par un utilitarisme mécanique qui consomme les vies humaines comme un combustible parmi d’autres. « La Machine », comme une grande métaphore de la modernité, de l’Occident, qui transforme les êtres en automates. Aussitôt l’on pense au mouvement luddiste anglais qui, dans les années 1810, pilonne les premières machines textiles, les accusant d’instaurer la misère et l’oppression.  

Les machines dictent leur loi d’airain, redéfinissent les individus par leur fonction dans un grand engrenage sans foi ; elles sont implacables, car mécaniques. Un mécanicisme par nature expansionniste, un expansionnisme indissociable de l’idée de nationalisme. Maux face auxquels Tagore déploie le remède d’une écologie pacifiste et pédagogue. 

Son décroissantisme, né dans l’Inde de la première moitié du vingtième siècle, est une défense de la communauté villageoise, de la place qu’elle offre à l’être dans un entrelacs de relations sociales d’interdépendances et d’attachements. Cette communauté est à l’image de la conception que Tagore porte de l’univers, fait de liens plus que de choses atomisées, fait tout à la fois d’unité, d’harmonie et d’impermanence.  

Toutefois, sauvegarder la société traditionnelle tel qu’il l’entend n’est pas une mise sous cloche béate, ni une absolution : il critique vivement la violence sociale d’un système de castes qui se justifie dans la religion. 

Réinvestir la filiation humaine à la terre, c’est éradiquer l’esprit de calcul, chasser la cupidité égoïste, raviver le foyer spirituel qu’irrigue un rapport dialectique à la nature, où réside la beauté — cette beauté au centre de l’œuvre de Tagore — et qui inspire une écologie sociale du partage, de la convivialité et de l’accomplissement des êtres. L’unité de l’univers et la continuité de l’être humain à celui-ci, sont les manifestes et mantras du poète indien. 

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