17

octobre

2019

Chronique de Lucile Schmid pour Alternatives Economiques: "Climat: et si les entreprises s'y mettaient?"

Climat : et s’y les entreprises s’y mettaient ?

Alternatives Economiques, le 17/10/2019

 
Aujourd’hui, même le site des Nations Unies a sa section « entreprises ». Quelques phrases bien senties affichent la couleur : « le monde des affaires souhaite désormais un partenariat avec la communauté internationale pour régler les problèmes de l’humanité [Rien de moins !] et s’engage à respecter dix principes universels, de la protection des droits de l’homme à la lutte contre la corruption. » Et le « monde des affaires » de rappeler que lors du récent Sommet sur le climat à New-York, des entreprises ont pris des engagements pour combattre le changement climatique.
Nestlé, Danone, Saint Gobain, L’Oréal…
Car ce Sommet climat n’a pas seulement été marqué par l’implication pugnace d’Antonio Guterres le secrétaire général de l’ONU, l’intervention de Greta Thunberg et l’hostilité non dissimulée de Donald Trump et Jaïr Bolsonaro à toute avancée écologique. Il a aussi vu nombre de grands groupes former des coalitions aux objectifs ambitieux  : Ambition 1,5 degrés entreprises avec Nestlé, Danone, Saint Gobain, L’Oréal ou « One Planet Business for biodiversity » qui est un regroupement de firmes qui s’engagent à protéger et restaurer la biodiversité dans leur approvisionnement et leurs produits. Antonio Guterres avait d’ailleurs assumé de donner une place importante au secteur privé dans l’événement. Avec une conviction : pour respecter les objectifs de l’accord de Paris, les entreprises sont un acteur clé, qui peut faire échouer le traité de 2015, ou à l’inverse le mettre sur la bonne trajectoire.
La simplicité du raisonnement a de quoi convaincre, surtout lorsque les faits scientifiques et le cours de nos vies montrent l’urgence à agir. Pourtant plane toujours le soupçon que les entreprises visent avant tout le greenwashing. Et les prix Pinocchio du climat organisés chaque année par l’ONG les Amis de la Terre ont déjà épinglé entre autres Véolia, BNP-Paribas, Air France, Engie, EDF, Vinci… pour des actions en contradiction totale avec leur affichage écolo.
Les liens entre entreprise et écologie sont d’ailleurs toujours l’objet d’une bataille rangée dans les rangs même des écologistes entre réalistes et « deep écologists » qui voient en l’entreprise un adversaire par définition. On est bien au-delà d’un débat sur les externalités négatives de l’activité des groupes privés. Les convictions de principe de part et d’autre l’emportent sur la démonstration. Comment pondérer l’enjeu moral par rapport à la réalité des pratiques, donner une valeur à la nature qui ne soit pas que financière ? Comment évaluer la réalité des transformations annoncées ? Comment départager les dites entreprises ? Autant de questions pourtant essentielles…
Les salariés comme moteurs
Une solution à ce débat difficile pourrait venir des évolutions sociologiques au sein de l’entreprise elle-même. La résonance qui s’installe aujourd’hui entre les pressions des consommateurs et des citoyens au changement pour une société plus écologique se manifeste en effet visiblement et massivement chez les salariés eux-mêmes.  Ceux-ci réfutent de plus en plus ouvertement la séparation étanche entre le monde professionnel et le monde d’ailleurs. L’urgence climatique a aussi des répercussions psychologiques et sociales et conduit à pointer des contradictions et des incohérences considérées il y a encore peu comme inévitables.
Ainsi plus de 6000 salariés d’Amazon ont signé en septembre 2019 une lettre réclamant l’arrêt des collaborations avec de grands groupes pétroliers, le passage massif de la flotte de véhicules à l’énergie électrique et un plan concret de réduction des émissions de carbone. Ainsi le manifeste pour un réveil étudiant des élèves des grandes écoles a affiché l’ambition pour les futurs salariés de mettre en adéquation leurs engagements écologiques et les priorités de l’entreprise où ils travailleraient.
La réponse de Jeff Bezos – dont on peut saluer la réactivité – à ses employés résume à elle seule les difficultés du processus en cours. S’il a accepté de transformer sa flotte de véhicules en passant une commande massive de camionnettes électriques, il a catégoriquement refusé de ne plus travailler avec certains groupes pétroliers. Quant à la réduction des émissions de carbone elle sera obtenue par compensation, avec toutes les limites de cette méthode qui consiste à planter des arbres jeunes qui ne pourront stocker le carbone que d’ici quelques décennies. Amazon peut-il changer de métier ? Et pouvons-nous nous passer des services d’Amazon ?
 
Lucile Schmid, Vice-présidente de la Fabrique écologique